La musique aussi, c’est du patrimoine!

Glenn Patterson

La musique aussi, c’est du patrimoine!

17 juillet 2016 par 
Je ne suis pas prêt à dire qu’il faille conserver le patrimoine, musical ou autre, parce que c’est « le patrimoine ». Ce qu’on veut dire par « patrimoine » ou « conservation » n’est pas toujours clair. Photo : youtube Je ne suis pas prêt à dire qu’il faille conserver le patrimoine, musical ou autre, parce que c’est « le patrimoine ». Ce qu’on veut dire par « patrimoine » ou « conservation » n’est pas toujours clair. Photo : youtube

Je ne suis pas prêt à dire qu’il faille conserver le patrimoine, musical ou autre, parce que c’est « le patrimoine ». Ce qu’on veut dire par « patrimoine » ou « conservation » n’est pas toujours clair. Photo : youtube

J’ai connu Glenn Patterson l’année dernière à Douglastown, une communauté irlandaise anglophone près de Gaspé. Je participais comme musicien et professeur d’accordéon à la Semaine irlandaise de Douglastown. J’ai découvert un musicien et un ethnomusicologue de talent qui travaille à la conservation du patrimoine musical de cette petite communauté. Il a créé un blogue consacré au répertoire du violoneux Erskine Morris et participé à la création d’un livre-disque d’archives présentant des enregistrements de musiciens locaux : Douglastown : musique et chansons de la Gaspésie.

Robin Servant – Comment as-tu découvert le répertoire de Douglastown?

Glenn Patterson – C’est grâce aux musiciens et aux fans de musique country et bluegrass à Montréal. Je jouais au Wheel Club, qui offre une scène ouverte chaque lundi depuis quelques décennies. Un tiers des gens que je rencontrais là étaient de Gaspé et, plus surprenant pour moi Ontarien de naissance, ils étaient anglophones. Plusieurs m’ont parlé des violoneux et des sets carrés de leur jeunesse, et j’étais curieux d’écouter leur musique. Quelques années plus tard, j’ai rencontré le guitariste Brian Morris dont le père Erskine était un violoneux de Douglastown. Quand il m’a envoyé quelques pistes numérisées du violon de son père, ça m’a bouleversé. Ces événements ont déclenché le projet de blogue « Erskine Morris : Old-Time Fiddle Music from the Gaspé Coast » et mon implication dans la vie culturelle à Douglastown et dans les communautés aux alentours.

R. S. – Quelle est la particularité d’Erskine Morris?

G. P. – Comme dans d’autres milieux où on trouve la musique traditionnelle, plusieurs niveaux de style et de répertoire existent simultanément, surtout après l’introduction de la musique enregistrée. Mais, à côté des morceaux appris à la radio et des violoneux célébrés comme Don Messer, Ti-Blanc Richard, Isidore Soucy et Jean Carignan, Erskine possédait un répertoire qu’il a appris de vieux musiciens locaux nés au 19e siècle et qu’il a gardé toute sa vie. Il jouait tout son répertoire dans un style fortement syncopé avec un jeu d’archet qui rappelle celui des violoneux acadiens. Malgré les racines irlandaises de la communauté qui remontent à 70 ans avant la famine de 1845-1852, sa musique et celle de ses voisins ne ressemblent pas à la musique des autres communautés irlandaises québécoises ou canadiennes, comme celle de Valcartier par exemple. Il n’y pas de 6/8 et très peu d’ornementation main gauche – le style est plus dans l’archet. On jouait beaucoup des pièces courtes (16 mesures au lieu de 32) avec beaucoup de répétitions mélodiques et rythmiques. Pour nos oreilles modernes, les mélodies sont souvent moins prévisibles et peut-être un peu « mystérieuses ». On peut dire que cette musique est plus proche de ce qui se passait ailleurs au Québec et en Acadie à la même époque que ce qui se faisait en Irlande.

R. S. – Pourquoi avoir choisi de produire un disque?

G. P. – Alors que je commençais mon blogue, le centre communautaire de Douglastown faisait un projet d’histoire orale et de collecte de musique enregistrée dans la communauté. Il voulait mettre en valeur les racines irlandaises de Douglastown parce que la communauté anglophone (historiquement plus de 90 % de la population du village) a connu un grand bouleversement démographique et représente aujourd’hui une minorité vieillissante à cause des décennies d’émigration et d’un modeste afflux de jeunes familles francophones urbaines depuis les années 1990.

R. S. – Quel est l’impact de ce disque dans la communauté?

G. P. – On peut trouver le disque dans la plupart des foyers de Douglastown, qu’ils soient dans la région ou ailleurs en Amérique du Nord. De plus, quelques adultes inspirés par nos démarches ont décidé d’apprendre le violon ou l’accompagnement à la guitare. Les gens d’ici sont contents que les musiciens du Québec s’intéressent à leur musique. Comme nous avons gagné le prix Mnémo pour le disque, le centre Mnémo et la Société pour la danse traditionnelle québécoise nous ont accueillis chaleureusement, moi, Laura Risk, Luc Chaput, le coordonnateur du centre, et une trentaine de gens de Gaspé installés à Montréal à une veillée de danse du Plateau en décembre 2014. Pierre Chartrand a enseigné à quelques centaines de passionnés de musique et de danse un set carré de Douglastown : « The Figure Eight ». Cela a été un moment de fierté.

R. S. – Pourquoi est-ce important de conserver le patrimoine musical?

G. P. – Je ne suis pas prêt à dire qu’il faille conserver le patrimoine, musical ou autre, parce que c’est « le patrimoine ». Ce qu’on veut dire par « patrimoine » ou « conservation » n’est pas toujours clair. Je pense que les gens, comme nous, qui travaillent dans ces champs peuvent entrer en dialogue avec diverses communautés identitaires – qu’elles soient régionales, ethniques, culturelles, sexuelles, linguistiques, musicales, religieuses, etc. – pour déterminer quels aspects de leurs pratiques et de leur mémoire ils veulent conserver et comment nous pouvons les appuyer. C’est de cette façon que la mémoire active et passive d’une société ou d’une communauté devient plus démocratisée. Il faut toutefois s’assurer que cette démocratisation n’efface pas les voix minoritaires.

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