De la p’tite vache et du vinaig­re

De la p’tite vache et du vinaig­re

17 juillet 2016 par 
J’ai gardé de mon secondaire une tendance à m’éprendre des concierges : celles et ceux qui sont là presque au quotidien, où tuiles et robinets rencontrent peaux mortes et sébum, où la vie privée s’étale dans un espace public. Photo : urbania.ca J’ai gardé de mon secondaire une tendance à m’éprendre des concierges : celles et ceux qui sont là presque au quotidien, où tuiles et robinets rencontrent peaux mortes et sébum, où la vie privée s’étale dans un espace public. Photo : urbania.ca

J’ai gardé de mon secondaire une tendance à m’éprendre des concierges : celles et ceux qui sont là presque au quotidien, où tuiles et robinets rencontrent peaux mortes et sébum, où la vie privée s’étale dans un espace public. Photo : urbania.ca

Quand j’étais adolescente, mes séjours à l’école étaient endima­nchés par les bons mots, les blagues et les petites attentions d’un beau blanc court sur pattes : le concierge. Sans grand éclat (même pas celui des carreaux du plancher, ternis par des décennies de pieds traînés), il arrivait à faire reluire nos projets, nos personnalités; on aurait dit qu’il astiquait l’écosystème estudiantin au complet. Avec ses mots quotidiens, récoltés hors des bureaux ou des classes, à l’étage où se chuchotent et se crient les rêves et les indignations, il séchait nos moments gris sur la corde à linge. D’un coup de regard sincère, il rapiéçait les égarés. Sa moustache, fouineuse bien élevée, s’enquérait de nos games de hockey et pièces de théâtre.

Il va sans dire que son gros trousseau de clés ne contenait pas seulement celles qui déverrouillent les portes, mais aussi celles qui ouvrent à la parole spontanée, décochée loin des ritournelles apprises et répétées. Son Windex était multisurface; depuis les espaces lumineux jusqu’au fond des corridors, les ados mous, coriaces, ternes, autant que les brillants, étaient écoutés et reconnus.

Vous me direz que j’en beurre épais. Vous aurez raison. Il reste que l’histoire du concierge est vraie, et elle me semblait un bon préambule à des réflexions plus actuelles.

J’ai gardé de mon secondaire une tendance à m’éprendre des concierges : celles et ceux qui sont là presque au quotidien, où tuiles et robinets rencontrent peaux mortes et sébum, la vie privée s’étale dans un espace public. Là où les moments ordinaires et extraordinaires de tant de gens d’horizons différents se conjuguent en un collage collectif, dans un lieu où la contamination est possible.

Ces lieux me rappellent nos espaces artistiques et culturels. Je m’interroge sur celles et ceux qui entretiennent ces espaces, qui les animent et les astiquent. Celles et ceux qui viennent à la rencontre des communautés dans les lieux accessibles et multiples, pour que circule la parole créative et créatrice, et qui proposent autre chose que les comptines prémâchées.

Qui sont-elles? Qui sont-ils? Où les trouve-t-on? Sommes-nous « conscients » de leur travail? Sont-elles ou sont-ils reconnus? Il est bien certain que si j’ai choisi de raconter l’histoire du concierge, c’est que quelque part je doute que nous réalisions et reconnaissions suffisamment les efforts des squeegees de nos fenêtres culturelles, qui nous permettent d’accéder à du nouveau, d’entrevoir des possibilités au-delà du connu et de participer à créer un paysage artistique à même les particularités de nos communautés.

Vous aurez peut-être deviné que je me situe plus du côté « p’tite vache et vinaigre » que du côté « Hertel » de l’art, c’est-à-dire que je tangue naturellement du côté écologique, celui qui s’entiche non seulement des citoyennes et des citoyens, mais aussi de leur parole, des relations qu’ils entretiennent entre eux et avec leur environnement. Je crois à l’art accessible, comestible, parfois remède et nécessairement décapant de temps en temps. Un art qui peut surprendre par ses applications diverses et créatives. Un bicarbon’art qui soude le tissu des collectivités.

Il me semble que l’art « p’tite vache et vinaigre » décrit assez bien une partie de la réalité culturelle de la région. Plusieurs frottent fort avec les moyens du bord pour entretenir le paysage artistique. À ce sujet, j’ai eu la chance d’assister à une brochette d’événements très bien ficelés au printemps dernier, notamment au théâtre communautaire de l’Unité théâtrale d’interventions locales (UTIL), dans le Haut-Pays des Basques, qui donne toute la place à la parole citoyenne; à du théâtre amateur à l’UQAR, au Cégep de Rimouski et au Théâtre du Bic : des textes de répertoire joués par des comédiennes et des comédiens non professionnels. Sans oublier les occasions d’écouter le slam, la poésie et le conte.

C’est là que je me suis souvenue du concierge, en prenant conscience de tout le travail effectué durant l’année par ces gens ne jouissant pas nécessairement d’une reconnaissance du « hall of fame » de l’art, si je puis m’exprimer ainsi.

Et ensuite, il y a eu le colloque du réseau Les Arts et la Ville, à Rimouski. Un gros événement rassemblant des élus et des élues et des représentants et des représentantes du monde des affaires et de la culture, dont plusieurs artistes bas-laurentiens de diverses disciplines. On y offrait quelques événements gratuits, mais la plupart des conférences n’étaient accessibles qu’aux congressistes ayant payé quelque trois centaines de dollars pour s’inscrire. Quelques conférenciers et conférencières ont certes souligné l’importance des citoyens et des citoyennes dans une vie culturelle dynamique et branchée sur le milieu, mais force était de constater les nombreux absents.

Tout en honorant la mission de ce colloque, qui est de regrouper les acteurs et les actrices du monde municipal et culturel, je me permets de frotter une touche de p’tite vache en proposant une présence plus accrue des autres « concierges » qui shinent les créativités locales. Prendre suffisamment en compte les amatrices et les amateurs (inspirés du verbe « aimer »!), les bénévoles et le public serait peut-être de leur offrir non seulement l’accès gratuit aux prestations artistiques, mais aussi à des ateliers, conférences et panels où prendre la parole pour sonder le pouls des visions et préoccupations citoyennes.

Comprenez-moi bien : loin de moi l’envie d’amoindrir l’importance du travail des professionnels et des professionnelles des arts et de la culture. J’en suis une moi-même! Et combien d’entre nous s’éreintent depuis des années à mopper les parquets pour faire de la place au nouveau, ou à distribuer le vinaigre pour débarbouiller l’indifférence et faire jaser ceux et celles qui en ont peu souvent la chance! Il y a là de quoi publier une longue litanie de revendications! Mais je souhaite plutôt ici encourager la réflexion sur l’importance et la reconnaissance que l’on souhaite accorder à la légion « d’autres » qui contribuent au dynamisme artistique et culturel de notre région. Et aux artistes professionnels qui travaillent à donner la chance à ces « autres », à travers les arts communautaires et amateurs.

À ce sujet, je me permettrais un petit mot sur le processus de renouvellement de la Politique culturelle du Québec, présentement en cours (la dernière politique datait de 1992). Au cours des dernières décennies, notre perception des citoyens et des citoyennes et de leur rôle en culture aurait changé, selon le ministère de la Culture et des Communications. Ils et elles seraient passés de simples consommateurs ou consommatrices de culture à porteurs et porteuses, acteurs et actrices de culture. Dans le questionnaire en ligne que nous enjoint de remplir le ministre pour alimenter la refonte de la politique, quelques sections nous demandent de spécifier le degré d’importance qu’occupent pour nous l’accessibilité à l’art pour les amateurs et les amatrices, la participation citoyenne et le bénévolat en culture. Même avec des doutes sur la valeur de ce procédé de consultation et sur la formulation des questions, je trouve quand même valable de donner réponse à ces interrogations, et cela, qu’on soit artiste ou non.

En terminant, je voudrais vous faire savoir qu’en 2001, mon cher blanc court sur pattes, à la moustache fouineuse et au sourire désarmant, fut honoré par mon école secondaire, après des décennies de loyaux services. Une étoile rouge vin à son nom, imprimée sur un coroplast, est venue rejoindre celle des directeurs, enseignantes et enseignants qui faisaient constellation sur le plafond de la « place publique ». Un concierge! Comme dirait une amie, elle aussi frotteuse de culture : « Si le concierge n’est pas là, nous avons un problème de santé publique ». J’aurais alors envie d’être kitsch et de dire : n’attendons pas d’être en fin de carrière pour nous faire reconnaître!

 
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