Les femmes ont peur toute leur vie

Les femmes ont peur toute leur vie

17 mai 2016 par 
La peur ne devrait jamais nous paralyser. Elle doit être un catalyseur potentiel, un moteur de soulèvement. Photo : relationconfiance.fr La peur ne devrait jamais nous paralyser. Elle doit être un catalyseur potentiel, un moteur de soulèvement. Photo : relationconfiance.fr

La peur ne devrait jamais nous paralyser. Elle doit être un catalyseur potentiel, un moteur de soulèvement. Photo : relationconfiance.fr

À l’aube de la puberté, les filles ont peur des menstruations (oui, c’est normal de saigner et d’avoir mal), de mettre un tampon, de tacher leurs vêtements à cause d’un déclenchement inopiné des menstruations

; peur de ne pas avoir de seins ou d’en avoir trop. Et certaines petites filles doivent mourir de peur quand on les emmène pour l’excision.

Quelques années passent, et survient la peur de la première relation sexuelle (oui, c’est normal de saigner et d’avoir mal), puis la peur de tomber enceinte, la peur des effets secondaires de la pilule contraceptive; et la peur de ne pas être assez cochonne, de passer pour une sainte-nitouche ou une agace si tu dis non, pour une salope si tu dis oui. Et toujours la peur d’être laide, de ne pas être assez sexy ou d’avoir l’air d’une guédaille.

Et il y a la peur, persistante, de se faire agresser physiquement ou sexuellement. De tomber sur un « maniaque » dans la rue, dans un stationnement souterrain, dans un bar, dans un party, dans la famille, sur le campus de l’université, en voyage, dans un camp de réfugiés, dans une ville ou un village assiégés…

La vie adulte vient aussi avec son lot de peurs : peur de « coiffer Sainte-Catherine », peur de tomber amoureuse d’un homme violent, peur de devoir marier un homme qu’on n’a pas choisi. Et la peur de ne pas pouvoir avoir d’enfants, la peur d’être jugée si on n’en veut pas, celle d’être enceinte et d’accoucher (oui, c’est normal de déchirer et d’avoir mal); et la peur, plus moderne, d’être tassée à l’occasion d’un congé de maternité, de ne pas pouvoir concilier famille-travail-etc., de ne pas être la superwoman que nous montrent les magazines féminins.

Les femmes ont peur, bien sûr, des gouvernements qui sabrent les mesures instaurées pour elles, comme les CPE ou l’accès à l’avortement. Comme mères, elles ont aussi peur pour leurs filles : aux peurs qu’elles ont ressenties lorsqu’elles étaient petites s’ajoutent quelques monstres comme les stéréotypes de genre qui nous gavent de rose et de princesses, l’hypersexualisation, la pornographie juvénile, les troubles alimentaires et le viol, toujours le viol.

Dans leur milieu professionnel, les femmes ont peur de ne pas être crédibles, de ne pas être prises au sérieux, d’être harcelées sexuellement, d’être dirigées par un patron paternaliste ou par une femme particulièrement exigeante envers les autres femmes. Elles ont encore peur de certains milieux traditionnellement masculins comme la construction, et peur d’être ostracisées par leurs collègues masculins lorsqu’elles ont bénéficié de mesures d’accès à l’égalité en emploi. Certaines ont peur d’avoir été embauchées seulement pour leur apparence, comme se plaisent à le répéter des mauvaises langues.

Et si par malheur une femme est victime de discrimination basée sur le sexe, de violence conjugale, d’agression ou de harcèlement sexuel, elle aura peur d’être jugée par son entourage, de ne pas être crue, d’être démolie en cour, de revivre l’enfer pour rien, de subir de nouveau les foudres de l’agresseur.

En vieillissant, les femmes ont peur d’être remplacées par une plus jeune, par une plus belle; elles ont peur de la ménopause et de l’hystérectomie (oui, c’est normal de saigner et d’avoir mal); enfin, elles ont peur de mourir seules, sachant que l’espérance de vie des femmes est plus longue que celle des hommes.

D’où nous viennent toutes ces peurs? De nos expériences? Des normes sociales? De notre éducation? D’avoir été trop souvent témoins de violences faites aux femmes? Car même si on ne se laisse pas dominer par elles, nos peurs sont bien présentes et elles s’ancrent profondément dans l’inconscient collectif. Il faut les reconnaître, essayer de les comprendre, les affronter et accompagner nos filles pour qu’elles les conjurent, ces peurs immémoriales ou modernes.

Nous sommes aussi nombreux à avoir peur des femmes et des hommes qui refusent de se dire féministes ou qui ont peur de le faire, autant que de celles et ceux qui se disent féministes sans l’être; celles et ceux qui ne comprennent pas les enjeux et la pertinence du féminisme en 2016, qui ne voient pas la complexité et la pluralité du mouvement et ne saisissent pas son objectif qui, lui, est unique : définir, établir, atteindre et maintenir l’égalité politique, économique, culturelle, sociale et juridique entre les femmes et les hommes. Nos multiples peurs montrent bien que ces égalités ne sont pas atteintes et que les tabous subsistent.

Il ne faut surtout pas avoir peur de s’affirmer, de dénoncer, de bousculer les structures, de déraciner les idées reçues, de briser les tabous, de déboulonner les mythes, bref : il ne faut pas avoir peur de se battre. Ensemble.

La peur ne devrait jamais nous paralyser. Elle doit être un catalyseur potentiel, un moteur de soulèvement.

Oui, c’est normal de saigner et d’avoir mal. Mais pas d’avoir peur toute sa vie.

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