La peur en Occident

La peur en Occident

17 mai 2016 par 

« Tous les hommes ont peur. Tous.

Celui qui n’a pas peur n’est pas normal,

ça n’a rien à voir avec le courage. »

– Jean-Paul Sartre

Le clergé, soumis aux hautes autorités, suivait aveuglément ce qu’on lui dictait. Mais la pastorale de la peur a conduit à la déchristianisation de l’Occident : une grande majorité de catholiques ont été dégoûtés de la religion de « l’amour ». Photo : youtube.com Le clergé, soumis aux hautes autorités, suivait aveuglément ce qu’on lui dictait. Mais la pastorale de la peur a conduit à la déchristianisation de l’Occident : une grande majorité de catholiques ont été dégoûtés de la religion de « l’amour ». Photo : youtube.com

Le clergé, soumis aux hautes autorités, suivait aveuglément ce qu’on lui dictait. Mais la pastorale de la peur a conduit à la déchristianisation de l’Occident : une grande majorité de catholiques ont été dégoûtés de la religion de « l’amour ». Photo : youtube.com

La peur est une composante majeure de l’expérience humaine. Avant toutes les philosophies, avant toutes les religions, il y avait la peur. Elle est née au plus obscur des âges : peur du tonnerre, du vent, des cataclysmes, peur de la maladie, peur de la mort. Le philosophe français Jean-Paul Sartre écrit : « Tous les hommes ont peur. Tous. Celui qui n’a pas peur n’est pas normal, ça n’a rien à voir avec le courage. »

Jean Delumeau, historien, se demande pourquoi l’être humain vit avec la peur. Réponse : parce qu’il sait qu’il existe et qu’il sait que son existence va inexorablement vers une fin terrestre. Il a peur de l’inconnu.

Fille de l’imagination, la peur est en perpétuel changement. Les philosophes grecs voyaient dans la peur une punition des dieux. Ils créèrent le dieu Démos (dieu de la crainte) et le dieu Pholos (dieu de la peur). De nombreux temples furent élevés en leur honneur pour qu’ils protègent les armées : Démos pour vaincre la peur d’aller à la guerre; Pholos pour se délivrer de la peur de mourir au combat.

Toutes les religions monothéistes ont été victimes de la peur, créée surtout par des groupes fanatiques. La plus grande communauté juive d’Europe (France) vit, depuis les attentats de janvier 2015, dans une peur constante. Les juifs ont peur de porter la kippa, de se rendre à la synagogue, de faire leur course ou tout simplement d’envoyer leurs enfants à l’école.

Porter au Québec un T-shirt caricaturant Mahomet par exemple est sans conséquence. Porter le même T-shirt à la Mecque, à Téhéran, au Caire mettra votre vie en danger. Le tueur, sorti de je ne sais où, ne sera pas puni par la loi; il recevra les honneurs de la mosquée pour avoir défendu l’islam.

Pendant trois siècles, le christianisme naissant a subi la persécution. Les païens qui adhèrent au Christ ressuscité se font massacrer, tuer, sont donnés en pâture aux lions du Colisée. L’édit de Milan (313) transformera l’empire de Constantin en imposant la foi chrétienne à tout le monde. La peur semble disparue, mais elle renaîtra au début du Moyen Âge.

Jean Delumeau est la référence pour comprendre la peur dans l’Occident chrétien. Plus de 4 000 pages serrées. Son ouvrage La peur en Occident (1978) fut un succès mondial et son volumineux ouvrage Le péché et la peur (1983) demeure la référence sur le sujet.

Le centre d’intérêt de l’auteur se situe entre le 13e siècle et le 18e siècle, époque où le christianisme parle plus de l’enfer que du paradis et de la justice de Dieu qui se jouera au tribunal d’un visage barbu et très sévère. Les prédicateurs fulminent dans la chaire, appelant les chrétiens à une conversion radicale pour éviter de se retrouver dans de mauvais draps au moment du grand « voyage ». Pour aller à Dieu, il fallait avoir peur de ne pas y aller. Le concept de « pastorale de la peur » s’applique tout aussi bien au catholicisme qu’à la Réforme protestante (1515) et perdure encore de nos jours : peur de la mort, peur de l’enfer, peur des sacrilèges, peur du péché mortel.

Jean Delumeau se défend bien de vouloir écarter la notion de péché dans la théologie chrétienne. Le message que Delumeau veut transmettre est le suivant : mieux vaut avoir un comportement rigoureux. Le personnel clérical exploite ce filon : les anciennes retraites paroissiales envoyaient tout le monde en enfer. Une bonne confession les mettait sur la route du Paradis.

Ce qui étonne, pendant ces longs siècles, c’est la notion de « super-culpabilisation » du chrétien. L’enseignement clérical majore toujours les dimensions du péché, surtout le péché grave ou mortel, au détriment du pardon et de la miséricorde de Dieu. En confessant les fautes les moins graves, le confesseur a toujours eu (je me rappelle mon jeune âge) le réflexe d’augmenter la gravité du péché afin d’augmenter la peur. Le curé parlait du « petit nombre d’élus », de « l’entrée par la porte étroite ». Il disait : « celui qui regarde en arrière n’est pas digne du royaume des cieux ». C’était la pastorale de la peur.

Le clergé, soumis aux hautes autorités, suivait aveuglément ce qu’on lui dictait. Mais la pastorale de la peur a conduit à la déchristianisation de l’Occident : une grande majorité de catholiques ont été dégoûtés de la religion de « l’amour ».

Mon enfance, mon adolescence et ma vie de jeune homme ont baigné dans un climat de peur : peur de la mort et surtout de l’enfer. Cette période douloureuse a laissé des cicatrices que mes longues et précieuses lectures ont guéries au fil du temps.

Les prédicateurs, et en tête le pape actuel, parlent sans cesse de la miséricorde de Dieu et dessinent un nouveau climat d’accueil et de pardon. L’évangélisation du Québec est à recommencer, le personnel clérical ayant presque disparu. Une autre fois, ce sont les laïcs qui reprendront le flambeau. L’histoire le confirme.

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