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Le kasàlà, une pratique de la joie

Par Thuy Aurélie Nguyen le 2016/01
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Le kasàlà, une pratique de la joie

Par Thuy Aurélie Nguyen le 2016/01

Il faut savoir se mettre à l’écart pour que l’autre puisse passer.

-Proverbe africain

Originaire de l’Afrique subsaharienne, le kasàlà est un poème-récit qui célèbre la personne dans sa noblesse et son mystère et se décline sous la forme de la louange de soi ou de la louange de l’autre. C’est le professeur Jean Kabuta – congolais de naissance et belge d’adoption, vivant aujourd’hui à Rimouski – qui a répandu le kasàlà en Europe et en Amérique du Nord. Professeur de linguistique et de littérature africaines à l’Université de Gand pendant près de vingt ans, il anime aujourd’hui des ateliers qui font la part belle à la poésie et à la philosophie africaines. À la dimension orale du kasàlà, Jean Kabuta a ajouté la dimension de l’écriture, rendant cette pratique accessible à tous, par-delà les frontières culturelles et géographiques.

Traditionnellement, le kasàlà se récitait devant un auditoire avant ou après la guerre, à l’occasion d’un deuil ou d’un mariage, à la fin d’une initiation, pour accueillir un hôte, introniser un chef, comme chant clanique ou comme chant d’adieu. C’est après un long séjour « en brousse » (c’est-à-dire à l’extérieur du Congo) que Jean Kabuta s’est fait réciter un kasàlà pour la première fois. Sa famille avait fait venir un griot (poète traditionnel). Au son des tambours, le griot a célébré les origines du voyageur, son histoire et les membres de sa communauté. L’épopée visait à resituer Jean Kabuta parmi les siens, à lui rappeler qui il était. C’est cette force du nom qui est primordiale dans le kasàlà : « Être si puissamment nommé, invoqué, appelé à l’existence! Me sentir reconnu, ancré! Être touché au point central de mon être! »

Le kasàlà permet aussi bien de renouer avec sa puissance que de tordre le cou à ses défauts, de célébrer une personne ou un événement tels que la naissance, le mariage, une rencontre… et même le fait de sortir indemne d’une épreuve ou d’un accident. Le kasàlà de l’autre s’effectue en plusieurs étapes. Il s’agit d’abord de s’informer sur l’histoire de vie de la personne : faire une enquête, poser des questions à l’entourage pour trouver le fil du récit. La phase suivante est celle de l’écriture. Le kasàlà de l’autre peut être écrit au « je » ou au « tu » : « Je m’appelle » ou « Tu es ». Il se découpe en plusieurs strophes ou chants, peut jouer avec la disposition graphique, comme le calligramme, recourir aux figures de style (comparaison, métaphore, hyperbole) et utiliser humour et dérision. Le rythme, provenant des rimes, répétitions et assonances, apporte tonus et dynamisme au poème. La signature est un passage qui permet d’identifier l’auteur à l’intérieur même du poème. Voici, à titre d’exemple, la signature de Jean Kabuta dans le kasàlà qu’il a écrit à son petit-fils nouveau-né : « Si un jour on te demande : / “Qui était cet homme-là?” / Tu diras : / Celui-là /
C’était tout un Océan
/ On l’appelait Kabuta
/ Ou Jean ou encore Jandhi
/ On l’appelait aussi Ngèlènjì Bênyì / Ntalaja Matanda Ngo Semzara / Ce qui veut dire en langue française : / Engoulevent-au-long-panache-à-l’œil-perçant / Qui veille pendant que d’autres dorment / Étranger-qui-n’est-chez-lui-qu’en-soi / Habitant-des-crêtes-et-des-airs / Voyageur-aérien-aux-larges-ailes
/ Qui survole montagnes et fleuves ». Enfin, la récitation est l’étape ultime : elle fait du kasàlà un rituel. Le récitant se lève pour lire son chant. Le débit est rapide, l’énonciation tonique, pour tenir l’auditoire en haleine. Quant au kasàlà de soi, il peut recourir à l’autodérision et contribuer ainsi à prendre du recul par rapport à soi et aux événements.

Le kasàlà est donc une pratique poétique qui inscrit le sujet dans sa lignée, lui permettant de renouer avec ses racines et sa terre. Il propulse la personne au-delà d’elle-même, en changeant son discours intérieur et son regard sur elle. Invitation à devenir, le kasàlà est une expérience du lien qui réenchante le monde à travers la joie et la gratitude.

Le dernier livre de Jean Kabuta, Le kasàlà, une école de l’émerveillement, paru en 2015 aux éditions Jouvence, est disponible en librairie.

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