Six degrés de liberté

Six degrés de liberté

10 novembre 2015 par 

Tx Mallard«Lisa pense à l’argent. Masque à gaz sanglé sur le visage, fourche à la main, elle jette par la fenêtre du grenier des galettes de guano et de gangrène, des squelettes de rhinocéros et des manteaux de vison grouillant de mites – et elle pense à l’argent. »

Ainsi commence Six degrés de liberté, le troisième roman de Nicolas Dickner (Alto, 2015), qui vient tout juste de remporter le prix du Gouverneur général.

Images fortes, suspense, métaphores décapantes, style foisonnant, humour, la table est mise dès le début. Nicolas Dickner nous emmène en voyage dans l’hypermodernité, au pays des cracks de l’informatique et des métadonnées, sur fond de critique sociale et économique. Épris de liberté, des personnages marginaux, solitaires et déjantés nous guident par-delà les frontières dans le monde du conteneur et du transport intermodal, qui, mine de rien, a révolutionné notre façon de vivre. En effet, 90 % des biens que l’on consomme sont transportés dans ces gros rectangles métalliques.

Admirablement construit et fruit de nombreuses recherches, ce roman se compose de deux trames narratives. La première met en scène Lisa, « jeune fille qui désire repousser les limites de l’expérience humaine » et Éric, agoraphobe, « geek » surdoué, son ami de toujours, pour qui elle fomente « mille plans foireux ». La deuxième trame s’articule autour de Jay – nulle autre que la Joyce de Nikolski, premier roman de Dickner – employée hors norme de la GRC.

Se faufilent aussi dans le récit le père de Lisa « septuagénaire qui perd un boulon » et sa mère, « acheteuse compulsive bipolaire » qui passe ses fins de semaine chez IKEA.

Six degrés de liberté se lit comme un roman policier. D’ailleurs, l’auteur a utilisé les techniques d’écriture du polar. Efficace. Très efficace. En effet, impossible de lâcher le livre avant de savoir ce qu’il advient de Papa Zoulou, conteneur fantôme qui semble déjouer tous les systèmes de surveillance de la planète, et des aventures de Lisa et d’Éric. Ce qui est en soi un tour de force parce que, convenons-en, le monde du conteneur, déjà présent dans Tarmac, le deuxième opus du romancier, ne semble pas a priori un sujet des plus passionnants. Sauf sous la plume truculente de Nicolas Dickner.

Six degrés de liberté, c’est aussi l’art de la précision et du détail, qui nous rend les personnages attachants : « Éric est assis en tailleur sur son lit, et il a jeté la douillette sur sa tête en guise de tente-bunker. Le cordon d’alimentation de son ordinateur serpente sous la douillette, comme un cordon ombilical gorgé d’électricité, et on entend le bruit étouffé des doigts sur le clavier. Sans demander l’autorisation, Lisa se glisse à l’intérieur. »

Sans compter les énumérations, parfois loufoques, à la Boris Vian : « Quelqu’un vient de recevoir un iPad, ou un chauffe-mitaines, ou une mijoteuse programmable. »

Sur le mode ironique qui lui est propre, Nicolas Dickner écorche au passage la mondialisation, la surconsommation, la géopolitique, le capitalisme : « À la radio, on repasse le reportage annuel sur le Black Friday. Les clients écrasés contre les vitres en attendant l’heure d’ouverture des magasins. Les gamins piétinés, les chevilles foulées, les côtes fêlées. Afin d’atteindre une pyramide de Xbox en solde, une femme de Los Angeles s’est frayé un chemin au poivre de Cayenne. L’an prochain, la mode sera au Taser. On verra ensuite apparaître le cocktail Molotov, la mitrailleuse, le bazooka. Rien n’arrête la marche du progrès. »

Dans un autre registre, l’auteur se demande : « … combien de passagers clandestins parviennent à destination vivants et indétectés? » Question brûlante d’actualité dans ce roman qui combine habilement gravité, humanité et fantaisie.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe