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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Nouvelles lignées

Nouvelles lignées

18 juillet 2015 par 

En juillet se termine au Paradis à Rimouski la très belle exposition La Lignée de la photographe et vidéaste Anne-Renée Hotte, présentée par Caravansérail. Les œuvres de cette jeune artiste sont à découvrir, pour leur beauté saisissante, mais aussi pour le regard fascinant qu’elles portent sur la filiation, sur ce que celle-ci devient dans le monde contemporain.

Qu’est-ce que la lignée? Selon le dictionnaire, le terme désigne l’« ensemble des descendants d’une personne ». Plus qu’à la famille, il renvoie à la succession des générations découlant d’un ancêtre commun, à ce qui se transmet et se poursuit d’un individu à un autre. C’est bien ce dont il est question dans l’exposition d’Anne-Renée Hotte, où l’on voit évoluer dans des paysages immenses des petits groupes d’individus appartenant à différentes générations. Que font ces individus, plus ou moins perdus au milieu de ces paysages souvent arides? Par la façon dont elle les dispose et les fait évoluer dans l’espace, l’artiste rend compte des nouvelles formes de transmission et de passation qui s’opèrent aujourd’hui.

Ce qui frappe d’abord dans La Lignée, c’est la prédominance de la nature qui entoure, voire qui encercle les personnages. L’artiste a choisi de représenter une nature hivernale, jamais violente ni déchaînée, au contraire toujours calme et silencieuse; mais une nature rigoureuse, en dormance, qui n’est pas naturellement favorable à l’humain. Rien de bucolique dans les paysages d’Anne-Renée Hotte. La nature n’est pas chez elle une terre mère, terre nourricière abondante et accueillante : elle ne donne pas d’elle-même à l’individu ce qu’il lui faut pour vivre. Nature et individus demeurent de la sorte isolés les uns des autres. Tous font partie d’un même décor au sein duquel ils ne s’insèrent pas naturellement, et où ils doivent conséquemment se faire une place, les uns contre les autres.

C’est ainsi toutes sortes de lignées qu’on voit se constituer dans l’exposition. Dans une première photographie, les personnages sont dispersés dans l’espace comme autant de points qu’on peut relier, esquissant une lignée sinueuse ou zigzaguée. Dans une autre photographie, les personnages sont alignés étroitement l’un derrière l’autre, avec à l’avant-plan un petit garçon dont le corps semble se superposer à celui d’un vieil homme. Dans une vidéo, des personnages sont côte à côte et prennent tour à tour dans leurs bras une enfant, lui permettant de poursuivre un chemin entamé plus tôt avec une femme adulte. Ces différentes formes de lignées ne relèvent pas de la descendance et de la transmission héréditaire. Résolument ancrées dans le présent, elles se déclinent comme juxtaposition et imbrication des corps dans l’espace.

La filiation, dans la nature froide et immense des œuvres d’Anne-Renée Hotte, n’est pas quelque chose de naturel et de fusionnel, pas plus que ne le sont les liens entre les individus : la filiation et les liens sur lesquels elle repose doivent être construits par l’individu, dans une nécessaire relation au paysage et à ceux qui l’habitent. Dans un monde où toutes formes de liens sont devenues précaires, les lignées, semblent dire les personnages d’Anne-Renée Hotte, sont celles que nous établissons à chaque instant : dans des mains et des bras tendus, qui permettent aux différentes générations d’habiter ensemble le présent.

Mais ces lignées sont éphémères. L’exposition ne le laisse jamais oublier, elle qui s’ouvre sur une photographie énigmatique, représentant l’empreinte d’un corps étendu dans la neige, dont les contours nets et lisses évoquent les tracés blancs entourant au sol les cadavres. La réflexion sur la lignée que propose cette exposition procède donc d’un questionnement sur la trace, sur ce qui reste de nous après notre passage sur terre. D’emblée, la lignée est liée à son envers, à la disparation et à la fin.

Comment peuvent aujourd’hui s’établir des lignées? Comment, en d’autres termes, une trace de nous-même peut-elle être préservée en dehors de nous? Les œuvres d’Anne-Renée Hotte rendent compte de la valeur des gestes de passation, qui permettent l’établissement de lignées momentanées mais jaillissantes et diffuses. La métaphore en est peut-être ces feux d’artifice que prépare soigneusement le personnage d’une vidéo de l’exposition : ligne qui fend le ciel, fugitive mais éclatante, qui ne se confond pas avec les étoiles mais nous en offre l’image la plus vibrante, et nous en rapproche pour un temps.

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