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Vol XXIV No 5, mai-juin 2019, Plein feu sur le KRTB

Saccage à la Sacco

Méchant Bumf

Saccage à la Sacco

2 juin 2015 par 

On connaît surtout l’Américain Joe Sacco en tant que reporter BD. Célébré pour sa couverture magistrale de différents conflits à travers le monde (la Palestine, Gaza, la Bosnie), il a fait du journalisme en bande dessinée un genre légitime et reconnu. Avec Bumf, il livre cette fois une œuvre de fiction insolite, humoristique, certainement, mais surtout pamphlétaire : l’ouvrage est politique, dénonciateur, satirique et iconoclaste. Il débute d’ailleurs par un constat brutal : pour que l’humanité en arrive là où elle est, il faut que, quelque part dans l’histoire, ça ait « sérieusement merdé ».

Bumf, en nette filiation avec le comic underground, porte essentiellement sur la politique américaine, étrangère plus particulièrement. On enfile forcément les sujets joyeux : la guerre, la torture, les drones, la surveillance électronique. Face à ceux qui contestent encore le bien-fondé de ces pratiques, le Président de Bumf trouve une solution originale : il déménage l’humanité dans une autre galaxie, où la justice et la morale sont, disons, plus élastiques et, surtout, à son avantage. Il suffisait d’y penser : si vos actions sont immorales, illégales et antidémocratiques, bidouillez le système (juridique, moral, politique ou solaire, c’est selon) pour qu’il s’accorde à vos actions, et non l’inverse. Finalement, l’œuvre n’est pas aussi fictionnelle qu’il n’y paraît.

S’il en a plusieurs traits, Bumf n’a pas la limpidité du pamphlet. L’album est un véritable capharnaüm, un enchevêtrement d’histoires, de personnages, d’époques, de guerres. Le Président est par exemple présenté sous les traits de Nixon, mais est marié à Michelle Obama (!?). Les personnages sont pour la plupart masqués, donc anonymes, et les simples citoyens sont représentés nus, frêles, agglutinés en d’immenses tas (on aura compris la métaphore). Les présidents, comme les citoyens apathiques, comme les guerres, sont devenus interchangeables.

Mais Sacco accentue la dénonciation et multiplie les couches de sens en mélangeant les genres et en jouant sur les contrastes. La nudité crue et la violence s’accompagnent systématiquement de citations bibliques, soulignant l’outrage d’une politique ultrareligieuse mais amorale. Toujours, les thèmes sont gravissimes, mais l’album s’intitule Bumf, de l’argot anglais pour dire « papier cul » ou « paperasse sans intérêt ».

Bumf constitue ainsi un ouvrage complexe et exigeant mais aussi hautement novateur et souvent hilarant (ne pas oublier le général qui recourt aux armes d’érection massive pour vaincre son ennemi). Sans compter le dessin, terriblement efficace. Il n’empêche qu’à la longue, Sacco rempile sur son propos et charrie inutilement. Il ne suffit plus, aujourd’hui, de mettre des bites à longueur de pages pour choquer le lecteur. Et pourquoi tant d’efforts pour nous convaincre que le gouvernement américain est une méchante créature impérialiste, belliqueuse, aveugle à la souffrance des hommes, inféodée au néolibéralisme et irrespectueuse de la vie privée des citoyens? On s’en doutait. Il demeure que, malgré un cynisme un peu convenu, Bumf est une rareté qui saura trouver son public, averti, mais probablement déjà converti.

Joe Sacco, Bumf, tome 1, Fantagraphics Books (version originale anglaise), 2014, et Futuropolis (version française), 2015, 120 p.

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