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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Mon Québec me donne un acouphène

Mon Québec me donne un acouphène

4 juin 2015 par 

L’austérité. Les grèves étudiantes. Les manifestations. Couillard. Coderre. Duhaime. Même Guy Nantel. Des propos tenus contre les étudiants, contre les policiers, contre une Naomie blessée et ceux qui la défendent. La colère. L’espoir, pareil. La déception. La peur. De ce que l’on ne comprend pas. De ce que l’on comprend trop. Photo : Le COLEJ de Jonquière.

Ce mois-ci, j’ai un mot en tête. Un « ôssetie » qui s’étire. Mais j’dis que ça compte pas officiellement pour un sacre. Ça se veut plus un murmure. Un acouphène affectif. Ça a commencé un peu après la présentation du budget Leitão, après que Naomie Trudeau-Tremblay a reçu un projectile au visage. Depuis, c’est ma trame sonore.

Je crois à une bonté naturelle. À un p’tit sauveur instinctif en d’dans de soi. De quoi de plus fort qu’une opinion politique. Je me dis que l’humain moyen, quelles que soient ses convictions, trouve ça regrettable que quelqu’un soit blessé injustement. Naïve de même. Oui, oui.

J’ai vu mon cœur de Québécoise fendre. Tu me diras qu’il y avait en masse de raisons pour que je fende avant, mais c’est pas arrivé. J’ai perdu ma virginité sociale en 2015. Mettons. En tout cas, ça s’est mis à saigner par dedans mon intimité quand les réseaux sociaux sont devenus un prétexte encore plus grand que celui d’hier pour épancher la haine. Celle des individus. Celle des médias. Souhaiter du mal. Souhaiter la mort. Commenter pour approuver. Mourir par en d’dans.

Lire tout ça a rendu manifeste ce que je me cachais encore. C’est là que mon acouphène s’est emballé. Follow spot sur la capacité de l’humain à dire « ta yeule » d’un côté et « t’es con » de l’autre.

L’austérité. Les grèves étudiantes. Les manifestations. Couillard. Coderre. Duhaime. Même Guy Nantel. Des propos tenus contre les étudiants, contre les policiers, contre une Naomie blessée et ceux qui la défendent. La colère. L’espoir, pareil. La déception. La peur. De ce que l’on ne comprend pas. De ce que l’on comprend trop.

Je suis née en 1981. Si j’exclus un ou deux films sur la Crise d’octobre, je n’ai pas été témoin de toute l’intensité des luttes entre souverainistes et fédéralistes. Je sais malgré tout que la question nationale a été source de polarisation. Ce mois-ci, j’ai compris ce que c’était que d’appréhender le futur. J’ai senti que, dans les faits, ce qui restait d’unité au Québec se disloquait. J’ai vu une division gauche-droite éclipser la bonté du monde, le beau du cœur, le gentil. Et j’ai eu mal. Pour vrai. À mon Québec.

Soit on reproche le manque de clarté des revendications en prétendant que sont contre l’austérité les enfants gâtés d’étudiants, soit on reproche d’agir en mouton et de manquer d’éducation. Et ça, ça m’agace. Dis à ton ami que son char est poche et que ses pantalons sont laittes, c’est légal. Mais peu importe ses croyances, s’en prendre à ses capacités intellectuelles ou à son manque d’éducation, c’est cheap.

Je ne crois pas à l’égalité des chances. De fait, si les mesures sociales sont d’une absolue nécessité, c’est que l’on n’embarque pas tous dans la vie avec la même p’tite valise. Il y a des familles qui nourrissent de génération en génération la croyance de leur impuissance à changer le cours des événements. Qui n’aiment pas lire. Qui ne cherchent pas à comprendre et, surtout, qui ne développeront jamais les compétences permettant la compréhension de la situation politique. L’austérité est un concept abstrait et difficile à comprendre. Encore plus pour ceux ayant reçu la valise de départ qui ferme mal.

Si on ne peut juger l’enfant que la société a mis de côté, on ne peut juger l’enfant devenu adulte qui sur le chemin du travail écoutera Radio X.

Si on ne peut juger l’enfant que la société a mis de côté, on ne peut juger l’enfant devenu adulte qui sur le chemin du travail écoutera Radio X. Juste parce que. Parce que c’est ce qu’il connaît. Parce qu’il aime la simplicité du discours. Parce que la radio-poubelle a cette capacité de mobiliser certains groupes et de leur suggérer insidieusement ce qu’il est bon de penser selon les besoins de ceux qui la financent. Bien des auditeurs de ces radios ignorent que leur animateur préféré est un acteur politique et qu’il est nécessaire de s’interroger sur ses propos. Jour après jour, ils reviennent vers lui, se fidélisent. Le danger, c’est qu’à force d’entendre certains mots, même des faussetés, ils trouvent une place dans nos têtes. Ils deviennent un ersatz de vérité.

Je n’ai pas envie d’endosser par mon silence les « Dommage que le fusil ne tire qu’un coup à la fois », mais je ne peux non plus m’attaquer à l’intelligence de ceux qui rient d’une manifestante blessée. Je n’ai pas envie de me moquer de celui qui ne pense pas à regarder derrière les apparences que Genex Communications veut bien donner à la vérité. En fait, c’est plus triste que drôle.

Les animateurs populistes de la droite sont présents dans plusieurs radios québécoises, même à NRJ où Jeff Fillion est animateur maintenant. Ils disent s’exprimer au nom du « vrai monde », des « payeurs de taxes », de « la majorité silencieuse ». Ils affirment « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Ils attribuent à la gauche la responsabilité de ce qui ne va pas. Ils reprochent aux étrangers de ne pas vouloir s’adapter. Intellectuels, étudiants, pauvres et retraités deviennent leurs ennemis. Ces médias, peu importe leur forme, ont une influence politique certaine.

Selon le sociologue Pierre-André Taguieff, le populiste de droite est un agent politique s’adressant directement au peuple afin de créer un lien de confiance. Le problème, c’est lorsqu’il le fait en utilisant des procédés dégradants, en jouant démesurément sur l’émotion, la peur et le pathos. Il devient alors nécessaire de se mobiliser contre lui. S’il évite ces procédés, il peut être positif.

Dans notre monde où le lien social s’effrite, certains éléments du populisme répondent à un besoin d’appartenance. Un discours clair, rassembleur, cohérent et honnête pourrait arriver à rejoindre positivement certaines personnes. Mais le souhait d’être inclusif ne suffit pas. Les actions doivent l’être aussi.

Une piste. Dans son article « La radio-poubelle : le populisme de droite en action », Sébastien Bouchard affirme que l’organisation de médias de masse alternatifs conjuguant culture populaire et analyse politique progressiste pourrait être une partie de la solution : « l’intégration de ce type de média sera facilitée par une montée des luttes et la politisation des mouvements sociaux, qui elle-même sera facilitée par le développement de médias alternatifs. » À plus petite échelle, radio communautaire, média alternatif et mouvements sociaux peuvent jouer ce rôle.

De mon côté, y’a mon acouphène politique qui chante encore, mais ce qui me reste d’espoir réussit à l’adoucir. Doux comme Le Mouton que je n’utiliserai pas pour insulter celui qui pense différemment. En effet, je te parle par expérience. Quand j’ai une suggestion à faire à ma fille adolescente, j’essaie de ne pas l’insulter dans la même phrase. Ça aide toujours.

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