Champ libre

Big Sun, ou l’art de la contemplation

Par Geoffrey Lain le 2015/06
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Champ libre

Big Sun, ou l’art de la contemplation

Par Geoffrey Lain le 2015/06

Mêlant académisme et pop minimaliste, Chassol est un musicien aux multiples facettes qui se plaît à demeurer inclassable. Son œuvre traverse tous les styles : composition de musiques de films et de publicités, direction d’orchestres classiques, collaboration avec quelques-uns des artistes pop les plus influents de la scène actuelle, son nom semble figurer partout en filigrane. Diplômé du prestigieux Berklee College of Music de Boston, il revendique pourtant des influences issues de la musique jazz et classique du début du XXe, siècle.

Entre musique et vidéo, Chassol a développé une nouvelle méthode de composition qu’il a baptisée « ultra-score », traduire par « partition absolue », qui consiste, selon ses mots, à harmoniser le réel. Concrètement, le projet commence par un voyage, caméra à l’épaule, l’idée étant de capter le chant d’un oiseau, les sons d’une fanfare ou une simple conversation. Une fois de retour à Paris où l’artiste réside, le travail se poursuit : de courts extraits de sons et d’images sont sélectionnés et servent de squelette à la composition. Une fois ces bases posées, le génie de Chassol se met à l’œuvre. Grâce à ce qu’il qualifie lui-même d’obsession pour l’harmonie, tout son devient musique, que l’artiste tâche d’accompagner par des enchaînements d’accords savamment choisis. Le résultat est à mi-chemin entre une carte postale sonore et une musique de film.

Ce nouveau carnet de voyage paru en mars 2015 nous amène quant à lui en Martinique, terre d’origine de l’artiste. À travers la mise en scène du quotidien des insulaires, cet objet musical et filmique est avant tout une invitation à faire connaissance avec la richesse de la culture créole. L’itinéraire documentaire auquel l’artiste nous invite commence donc en douceur avec une incursion dans la nature sauvage de l’île, où les premières mélodies sont portées par des chants d’oiseaux dans une mise en scène sonore rappelant la musique de Philip Glass. S’ensuit un défilé de portraits tous plus exotiques les uns que les autres. Au fil du voyage, l’itinéraire dessine peu à peu une réalité que le spectateur se sentira privilégié de découvrir.

L’aspect musical de cette œuvre n’est bien entendu pas en reste. Ce projet a d’ailleurs la particularité d’exister comme film documentaire et comme album. Il est troublant de réaliser à quel point la cohérence de la trame musicale est solide et arrive à elle seule à susciter un réel intérêt. Se pose alors la question de savoir si c’est la musique qui accompagne l’image ou le contraire. Je pense que c’est précisément ce qui définit le mieux la notion d’« ultra-score » : il n’y a pas de choix à faire. Chassol nous montre que toute image est son et que tout son peut devenir musique pour qui sait l’entendre.

En ce sens, Chassol s’impose à la fois comme un réalisateur proposant un film cohérent sur le plan documentaire et un musicien audacieux capable de sublimer l’image par une inventivité remarquable. Au-delà de cette maîtrise, ce qui surprend chez Chassol, c’est sa faculté à capter les scènes ordinaires et à les sublimer. Derrière le compositeur aguerri se cache à n’en pas douter un artiste dont le sens de la contemplation est incomparable. Le talent de Chassol, c’est d’oser poser sa caméra où son regard se porte, d’assumer un point de vue sur un objet d’émerveillement subjectif et de le mettre en scène de manière à l’offrir au regard de tous.

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