Liberté… Libarté

De Charlie, des poubelles et du Mouton

Liberté… Libarté

21 mars 2015 par 

Il y a quelques années, au plus fort de la « crise » du permis de CHOI-FM, dans la Québec profonde des radios poubelles, des milliers de personnes scandaient ou écrivaient « Liberté, j’écris ton nom! » sans même savoir que c’était tiré d’un poème de Paul Éluard. « Éluard? Pour quelle équipe qu’y joue, lui, stie? » Dessin : Éric Morneau et Jacques Bérubé

Je suis Charlie

J’étais Charlie bien avant le 7 janvier 2015; depuis l’après-Hara-Kiri, Pilote, depuis Charlie Hebdo, que je lisais régulièrement même si je devais me le procurer « en ville », à Morial. Je n’ai pas découvert Cabu, Charb, Wolinski, Tignous et Honoré en cette sombre journée où la liberté d’expression a été atteinte en plein cœur. J’ai donc vécu un vrai de vrai deuil. Et en même temps que j’appréciais de vo­ir se lever l’immense mouvement de solidarité provoqué par les attentats, j’ai été dégoûté de voir le criminel de guerre israélien Nétanyahou et des dirigeants de pays tels l’Égypte, la Russie, l’Algérie, les Émirats arabes unis et même l’Arabie saoudite, qui a condamné Raif Badawi à 1 000 coups de fouet et à 10 ans de prison pour avoir prêché la tolérance chez les islamistes, se pavaner en première ligne de la marche de solidarité pour Charlie et la liberté d’expression, le 11 janvier. Un beau défilé d’hypocrites et d’opportunistes.

« C’est dur d’être aimé par des cons… » Cette phrase au-dessus d’un dessin de Cabu montrant le prophète Mahomet excédé est celle qui a mis le feu aux poudres. Elle ne visait que les intégristes, ces vrais cons qui relèguent la femme au rang d’esclave et qui se croient investis du devoir de tuer ceux qui ne croient pas aux mêmes lubies qu’eux. Une partie de la communauté musulmane s’est toutefois sentie visée. Et pourtant, Charlie tirait dans tous les sens — et continuera de le faire, même sans ses meilleures plumes. Les catholiques, les juifs, les politiciens, de droite comme de gauche, tous y passaient.

Tout récemment, le cardinal-dinosaure Marc Ouellet qui était, il n’y a pas si longtemps, dans la course à la boucane blanche pour devenir pape, condamnait encore et toujours l’avortement, même pour les femmes victimes de viol. Voilà un exemple concret de radicalisme et d’intégrisme, catholique celui-là, qui doit être décrié. Est-ce que les catholiques que, majoritairement, nous sommes encore officiellement, se sentiraient offusqués par un dessin d’André-Philippe Côté, de Chapleau ou de Garnotte qui ridiculiserait la pensée obscurantiste du cardinal? Non. En se disant insultés par les dessins visant leurs fous intégristes, les musulmans ne protègent-ils pas ceux qui, dans les faits, font le plus de tort à leur religion? Si ton dieu ne vaut pas une rigolade ou un dessin, il ne vaut pas grand-chose.

Par ailleurs, ne sommes-nous pas, collectivement, bien plus menacés par les mesures des Philippe Couillard, Pierre Moreau, Martin Coiteux et compagnie – à but très lucratif! – et des mollassons à la Jean D’Amour, qui assiste au dégât sans mot dire – que par n’importe quel imam obscurantiste et attardé qui débiterait ses âneries intégristes dans une mosquée miteuse de Montréal?

Liberté. Libarté?

Il y a quelques années, au plus fort de la « crise » du permis de CHOI-FM, dans la Québec profonde des radios poubelles, des milliers de personnes scandaient ou écrivaient « Liberté, j’écris ton nom! » sans même savoir que c’était tiré d’un poème de Paul Éluard. « Éluard? Pour quelle équipe qu’y joue, lui, stie? »

Liberté d’expression ou Libarté de défécation? Où tracer la ligne entre ces deux sphères du monde de l’opinion? Faut-il seulement en tracer une?

Liberté d’expression ou Libarté de défécation? Où tracer la ligne entre ces deux sphères du monde de l’opinion? Faut-il seulement en tracer une? Je suis contre toute censure, mais je ne ferai pas semblant de me battre en citant Voltaire — faussement, d’ailleurs — pour défendre la liberté des fouille-merde et langues sales qui polluent les ondes radio et vomissent sur le papier de journaux déjà jaunes. Par contre, si je fais valoir mon droit d’exprimer haut et fort que des gueulards comme Jeff Fillion ou des démagogues comme la coquerelle de droite Éric Duhaime sont de sinistres cons, je n’ai d’autre choix que de reconnaître – sans le défendre – leur droit d’exprimer leurs conneries et de me trouver con à leur tour.

Il a 20 ans, notre beau Mouton

Le lancement du Mouton Noir, il y a 20 ans, répondait moins à un besoin de liberté d’expression qu’à celui, pressant, de se donner une véritable tribune de communication. Car les canaux étaient à cette époque singulièrement bouchés. Quiconque fouillerait les archives des hebdos rimouskois de la première moitié des années 1990 aurait peine à croire que l’ensemble du milieu culturel et socio-économique de Rimouski appuyait un projet de salle de spectacle au centre-ville, tant les scribes de ces journaux — sauf notre regretté Laurent Leblond — ne présentaient que les positions des opposants au projet, petits potentats locaux et magouilleurs de coulisses.

Nous avons changé la donne; nous avons contribué au déblocage de ce projet et nous en avons fait tomber d’autres qui allaient à l’encontre du bien public. Nous avons, comme disait Henri Bourassa en 1910, « satisfait les affligés et affligé les satisfaits ».

Encore aujourd’hui, nous pouvons et devons être fiers de ce journal citoyen.

Bonne fête Mouton. Bonne fête à ceux qui, avec moi comme « directeur de la rédaction et camelot », lui ont donné vie en 1995 : Fernande et Carmen Forest, Pascale Gagnon, Eudore Belzile, Denis Leblond, Roy Hubler, Marie Bélisle, Claude Philippe Nolin, Alain Huot et les autres.

Bonne suite à ceux qui apportent encore et toujours au pré de quoi nourrir notre ovidé au sourire narquois et qui « enfourchent avec nous le Mouton Noir vers le champ libre de l’opinion et de l’information » (Le Mouton NOIR, Vol. 1 no 1, mars-avril 1995).

Ne baissons pas les bras et ne renonçons jamais à notre droit à l’indignation!

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