Le rôle des acteurs territoriaux

Entre conflit et acceptabilité sociale des grands projets

Le rôle des acteurs territoriaux

23 mars 2015 par 

Ce texte est publié dans le cahier spécial « Le GRIDEQ 40 ans de partage et de croisement des savoirs » publié pour souligner les 40 ans du Groupe de recherche interdisciplinaire sur le développement régional, de l’est du Québec (GRIDEQ).

Marie-José Fortin est professeure et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement régional et territorial UQAR.

Le projet a toujours été au cœur des stratégies de développement territorial. Que ce soit pour se doter d’infrastructures, d’un nouveau service ou pour diversifier l’économie, il est souhaité s’il répond à des besoins des collectivités. Or, dans le domaine des ressources naturelles, de tels postulats sont loin d’être évidents. Les changements sont importants et nombreux, plusieurs non souhaités.

Le processus est aussi en cause. Mondialisation et financiarisation obligent, souvent porté par de grandes firmes privées étrangères et implanté sur les territoires selon une perspective descendante (top-down), le mégaprojet s’impose. Les cadres juridiques et décisionnels entourant les ressources naturelles sont aussi très centralisés et peu ouverts aux citoyens et acteurs territoriaux. L’histoire et l’économie des ressources typiques des pays du Nouveau Monde pèsent ici de tout leur poids. Face à un tel développement exogène, l’opposition semble la seule voie possible pour peser sur la décision.

Est-il possible de sortir de ce qui semble un cul-de-sac? Une variable semble importante mais encore négligée : les capacités institutionnelles. Cette notion renvoie à la capacité des acteurs territoriaux à se mobiliser et à se coordonner autour de projets qui deviennent les leurs. L’institution est ici entendue au sens large, comme un ensemble d’acteurs et d’organisations qui parviennent à se reconnaître une même appartenance, partageant des visées et des intérêts communs, et qui ont appris à travailler ensemble, convenant d’arrangements et de conventions.

De telles capacités exigent évidemment du temps et ne sont pas identiques d’un territoire à l’autre, du fait même de leur parcours unique. Plus souvent attachées aux activités productives des domaines agroalimentaire, manufacturier et services technologiques, les théories sur les milieux innovateurs et les régions apprenantes ont moins été utilisées dans le secteur des ressources naturelles. Pour autant, elles peuvent alimenter les analyses.

Prenons l’exemple du chantier de l’éolien. Entrepris au début des années 2000, le déploiement de cette filière énergétique était attendu au Québec. Plusieurs instruments forts ont été utilisés à cette fin: mesures fiscales sur la main-d’œuvre, appels d’offres forçant des retombées en Gaspésie. Malgré cela, la concrétisation des grands parcs, regroupant facilement 50, 60 éoliennes, a soulevé des oppositions. Les faibles retombées sur l’économie locale, les impacts sur le paysage et le bruit ont été particulièrement critiqués. Les élus gaspésiens se sont mobilisés pour forcer à revoir le modèle. À cet égard, le rôle de la Conférence régionale des élus (CRÉ) a été essentiel, tant pour fonder une alliance politique que pour mobiliser des expertises et des ressources variées (étude de modèles d’affaires, juridiques). Car il ne suffit pas de lancer de grandes idées, encore faut-il les traduire dans des modalités opératoires qui soient viables. Ce travail s’est concrétisé autour des projets dits communautaires. Les parcs issus des 3e et 4e appels d’offres font en sorte que chaque année des millions de dollars resteront au Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie et pourront être investis dans des initiatives répondant à des besoins locaux. Certes, le modèle reste perfectible. On pense aux impacts sur les paysages qui restent importants ou encore au débat sur la place du privé dans la production énergétique. Il constitue tout de même une première brèche dans le modèle dominant.

Que retenir de cet exemple concernant les modèles d’exploitation des ressources naturelles et cette fameuse acceptabilité sociale qui fait trop souvent défaut? Principalement que les grands projets relèvent aussi de la gouvernance territoriale. S’ils disposent d’une vraie marge de manœuvre, les acteurs régionaux peuvent contribuer à ouvrir des voies alternatives qui répondent à des exigences sociétales et ainsi forger des consensus robustes, en phase avec une vision de la communauté territoriale et de son devenir. Encore faut-il qu’on reconnaisse ce rôle, afin d’en faire des alliés pour avancer des stratégies de développement porteuses pour tout le Québec.

Pour en savoir plus

Fortin M.-J. et Y. Fournis (2014) « Vers une définition ascendante de l’acceptabilité sociale : les dynamiques territoriales face aux projets énergétiques au Québec », Natures, sciences et sociétés, vol. 22 : 231-239.

Fortin, M.-J. (2014) « Les paysages de la transition énergétique : une perspective politique », Projets de paysage

Cliquez ici pour télécharger la version PDF du cahier.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe

Chroniqueurs