Le papier aussi, ça coupe

Le papier aussi, ça coupe

23 mars 2015 par 

Le Cabaret de décompression organisé par Touche pas à ma région! à Rimouski au mois de février. Plus de 300 personnes sont venues entendre des numéros inspirés par l’austérité et les politiques du gouvernement Couillard. Photo : Mathieu Gosselin

Les compressions gouvernementales dans les services sociaux et l’éducation ne sont plus un mystère pour personne. Massives, elles fauchent l’herbe du Bas-Saint-Laurent – trop verte pour les libéraux. Or, qu’en est-il de la culture? On en parle à droite, à gauche, surtout à gauche. Fermeture des conservatoires régionaux, compressions dans les universités, dans les fonds de recherche. Coupons dans le superflu, coupons dans la culture. Mmm mmm.

Couper dans la culture en région, ce n’est pas couper dans le futile, dans le beau, dans l’éphémère, c’est couper dans l’humanité du pays. « L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger », affirme Albert Camus dans son Discours de Suède, prononcé à Oslo lorsqu’il reçoit le prix Nobel de littérature en 1957.

Il déclare également que « quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier [d’écrivain] s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression ». Avec le refus de mentir vient le devoir de dire. Savoir que l’art – et par le fait même, l’identité – en région se fait grignoter sous les yeux de la population au profit de l’économie des grands centres urbains est un excellent exemple de ce que doit dire un artiste pour ne pas mentir.

Certains diront que l’art se suffit à lui-même et qu’il n’a en aucun cas le devoir d’être engagé socialement. Or, pour se suffire à lui-même, l’art doit en avoir l’espace. C’est précisément cet espace qui est actuellement menacé. À l’automne, on s’insurgeait dans les journaux contre l’annonce de l’éventuelle fermeture des conservatoires en région. Puis, la ministre de la Culture et des Communications, Hélène David, nous a rassurés en affirmant que les institutions musicales ne seraient pas fermées, mais que les compressions seront « inévitables ». Pour des gens qui coupent dans l’art, ils maîtrisent plutôt bien celui de la rhétorique. Bien joué! Le Bas-Saint-Laurent est très rassuré.

On coupe dans les conseils régionaux de la culture. On coupe dans les subventions aux projets culturels comme le Festi Jazz international de Rimouski. On coupe dans les écoles, les universités, les institutions spécialisées. Mais voilà, le papier aussi, ça coupe.

Les artistes régionaux prennent les armes. Performances engagées lors du Cabaret décompression, participation aux projets indépendants tels que le Mouton Noir, les moyens sont nombreux dans le Bas-Saint-Laurent de manifester son désaccord, de faire valoir son art. Résister à l’oppression. Oui Camus, nous résistons! Nous nous défendrons à coups de petites coupures au bout des doigts. Sache, cher gouvernement, que tu ne pourras jamais tout informatiser pour sauver ta peau.

L’art dans notre région survivra à cette crise constante. Parce que le Bas-Saint-Laurent possède une identité, mais surtout, bon nombre d’artistes pour la clamer. Cette identité est gravée dans les Portes de l’enfer, dans le Rocher blanc, dans le Pic Champlain. Elle est hissée sur les mâts du quai de Sainte-Flavie, sur la croix au beau milieu de l’île Saint-Barnabé, sur le blason du drapeau d’Amqui. Salée par les vents du fleuve, diversifiée par son vaste marché local, étendue par la beauté de ses parcs nationaux, vivante par ses contes locaux, ancrée par ses propres légendes, édifiée par ses propres géants, Dieu sait que c’est résistant, un géant. L’identité est partout.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe