Le monde brutal de Pascal Brutal

Le monde brutal de Pascal Brutal

20 mars 2015 par 

Riad Sattouf, Pascal Brutal, tome 4 : Le roi des hommes, Fluide Glacial, 2014, 48 p.

«La France, le futur. Libéralisme frénétique, crise, chômage… L’Hexagone est en dépression. » Non, la phrase n’est pas tirée du dernier roman de Houellebecq. Plutôt du dernier tome des aventures de Pascal Brutal, de Riad Sattouf : Le roi des hommes.

Le monde de Pascal Brutal, c’est le cauchemar des puritains et des défenseurs de la loi et l’ordre. C’est un monde décrépit, ultraviolent, aux mœurs débridées et où les jeunes parlent un français si massacré qu’on dirait que, dans ce futur proche, les candidats d’Occupation double se sont recyclés en professeurs de français.

Dans ce monde en perdition, Pascal Brutal n’a rien à craindre. Comme l’indiquent les titres de ses précédents albums, il est Le mâle dominant, Plus fort que les plus forts; il n’est rien de moins que La nouvelle virilité. C’est l’individu le mieux adapté à ce monde apocalyptique. Mais si c’est une brute qui martyrise même les enfants, c’est une brute qui a le cœur grand. À preuve, il sait faire profiter les femmes par milliers de ses charmes. Tout ça est très darwinien au fond : Pascal Brutal, nous dit-on, c’est l’avenir de l’espèce. Normal qu’il sème à tout vent.

À l’évidence, le ton des aventures de Pascal Brutal n’est pas très intello. L’humour est un peu ado, même. Mais terriblement efficace. Le tout donne une sorte d’Orange mécanique à la Monty Python. Et si la série est excellente en elle-même, on l’appréciera plus encore aux côtés des autres œuvres de Riad Sattouf.

Ça ne va jamais très bien dans les albums de cet auteur. Tout est toujours difficile, la jeunesse surtout, qui est un long malaise. Dans les trois tomes de La vie secrète des jeunes (L’Association), par exemple, Sattouf reconstitue des petites scènes qu’il a lui-même observées dans différents lieux publics. Il y dépeint une jeunesse désœuvrée qui rejette le monde, qui ne sait communiquer autrement que par l’injure et la moquerie, une jeunesse qui n’a que la violence comme réponse à son mal-être. En somme, dans cette « vie secrète des jeunes », on est déjà dans le monde de Pascal Brutal : le monde est déjà ultraviolent; il appartient déjà aux brutes épaisses. D’ailleurs, à la lumière de l’actualité récente, on ne peut pas ne pas souligner, ironie du sort, que La vie secrète des jeunes, avant de paraître en recueils, était publiée chaque semaine dans Charlie Hebdo

Sattouf fait effectivement un parallèle entre la France de Pascal Brutal et la France dite « des banlieues ». Mais la première n’est pas la caricature de la seconde. Le monde amoral de Pascal Brutal, cette France où « rien ne va plus », c’est plutôt la caricature d’une image déjà caricaturale des banlieues et de sa jeunesse. Façon de dire que ces préjugés font partie de la violence et de la bêtise. Façon de dire aussi : faut pas exagérer, on ne vit quand même pas dans le monde de Pascal Brutal. Le génie de Sattouf est de nous faire voir la violence là où elle se trouve réellement, c’est-à-dire partout autour : dans les paroles et les gestes les plus quotidiens, dans la bêtise de nos préjugés également.

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