Combat incessant ou dénonciation insuffisante?

Les disparités régionales

Combat incessant ou dénonciation insuffisante?

23 mars 2015 par 

Ce texte est publié dans le cahier spécial « Le GRIDEQ 40 ans de partage et de croisement des savoirs » publié pour souligner les 40 ans du Groupe de recherche interdisciplinaire sur le développement régional, de l’est du Québec (GRIDEQ).

Majella Simard est  professeur, département d’histoire et de géographie Université de Moncton.

Sortie terrain à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs dans le cadre de la formation des étudiants du baccalauréat en développement social. Photo: Steve Plante

Les inégalités représentent une problématique récurrente en sciences sociales. Leur ampleur a été mise en exergue par l’économiste Thomas Piketty dans son ouvrage Capital in the Twenty-First Century, devenu un best-seller en 2014. Récemment, la directrice générale du Fonds monétaire international affirmait que l’accroissement des inégalités constituait l’un des problèmes les plus sérieux auxquels l’économie mondiale est confrontée. Une étude menée par Statistique Canada révélait d’ailleurs que la valeur nette médiane du quintile le plus riche s’était accrue de 81 % entre 1999 et 2013 comparativement à une diminution de 15 % pour le quintile le plus pauvre. Depuis la fin des années 1990, plusieurs experts remettent en question l’efficacité des mécanismes traditionnels de redistribution de la richesse. Les économistes attribuent la persistance de ces inégalités aux différences quant à l’accessibilité aux ressources en raison de leur rareté. De manière plus spécifique, les inégalités résulteraient de l’effet combiné de nombreux facteurs dont plusieurs émanent du processus de mondialisation : déréglementations, délocalisations et accroissement de la productivité en raison de l’amélioration des technologies. Pour les géographes, les inégalités sont davantage examinées sous l’angle des disparités territoriales. Outre les lois qui régissent le capitalisme, les écarts de développement sont aussi attribuables à des éléments d’ordre géographique, à la structure économique ainsi qu’à des considérations sociopolitiques.

Dans le but d’en atténuer les effets, diverses politiques de développement régional ont vu le jour au Canada. La lutte aux disparités a d’ailleurs été une préoccupation majeure tant pour les gouvernements fédéral que provincial au tournant des années 1960. Les mesures déployées à cette époque consistaient essentiellement à atténuer les inégalités de revenus entre les milieux urbains et ruraux. La tendance s’est poursuivie dans les années 1970, lesquelles ont été marquées du sceau de la planification, de l’aménagement intégré des ressources ainsi que par l’élaboration d’ententes fédérales-provinciales.

Devant le demi-succès des modèles de développement exogène, les gouvernements centraux ont convenu, dans les années 1980, d’agir à titre d’accompagnateurs dans les efforts de développement mis en œuvre par les populations locales et régionales. Au Québec, de nouvelles responsabilités ont été transférées aux MRC qui, outre l’aménagement de leur territoire, ont été conviées à prendre une part active en matière de développement économique. La mise en place des CLD et des CLÉ conjuguée à la création de tables de concertation régionale par le biais des CRCDC et plus tard des CRÉ s’inscrivent dans cette même optique de décentralisation. En permettant aux acteurs des milieux ruraux de prendre en charge la destinée de leur territoire, la Politique nationale de la ruralité s’est voulue, à l’aube de l’an 2000, un levier de développement local.

La période actuelle en est une de profonde restructuration des organismes et programmes de développement régional au Canada. Les disparités régionales sont reléguées aux oubliettes loin derrière des objectifs tels que la stimulation de la croissance économique et la lutte au déficit, et ce, sans égard aux conséquences sur les milieux en forte dévitalisation.

Bien qu’il ne soit pas de notre ressort d’évaluer les mesures mises en place pour lutter contre les disparités, force est de reconnaître que celles-ci font toujours partie intégrante du paysage canadien, ce qui amène à nous interroger sur l’efficacité des interventions qui ont été réalisées. Ainsi, sur le plan économique, les provinces atlantiques tirent toujours de l’arrière par rapport à l’ensemble du Canada. Au chapitre de l’emploi, leur taux de chômage s’établissait à 11,9 % en 2011 comparativement à 7,8 % pour le Canada. De même, le revenu moyen des familles ne correspondait qu’à 82,7 % de celui du Canada. Au surplus, ces disparités auraient même tendance à s’accentuer eu égard à certains indicateurs. En effet, alors qu’entre 1981 et 2011, le taux de chômage augmentait de 0,2 point de pourcentage au Canada, l’accroissement était plutôt de l’ordre de 3,5 points dans le cas des provinces atlantiques. En affinant notre échelle d’analyse, nous observons une accentuation des disparités entre les provinces, les comtés et les différentes catégories de milieux.

Il serait certes illusoire de vouloir enrayer les disparités particulièrement dans le contexte d’une économie néolibérale qui tend à concentrer les richesses dans les régions dotées des meilleurs avantages comparatifs. Néanmoins, de trop fortes disparités peuvent être néfastes à plus d’un titre. Leur persistance représente un frein au développement. Elles peuvent engendrer des coûts importants sur le plan économique. D’un point de vue social, elles contreviennent aussi à la solidarité nationale, à la qualité de vie et à l’égalité des chances. Elles sont aussi susceptibles de nourrir un certain cynisme de la population envers les dirigeants politiques dont l’une des principales fonctions consiste à mieux distribuer la richesse collective. La question des disparités régionales sera toujours d’une grande actualité. Pour cette raison, il importe, en tant que chercheur, de la revisiter régulièrement de façon à mieux orienter les politiques publiques, et ce, dans le souci d’améliorer la qualité de vie des individus, peu importe leur localisation dans l’espace canadien.

Pour en savoir plus

Simard M. (2014) «La restructuration du tissu de peuplement en Atlantique au cours de la période 1981-2011: défis et enjeux pour un aménagement harmonieux du territoire, dans Breau, Sébastien (dir.). Nouvelles perspectives en développement régional. Essais en l’honneur de Donald J. Savoie. Coll. Science régionale Québec, Presses de l’Université du Québec, 187-224.

Simard M. (2010) Configuration et évolution des disparités économiques au sein des provinces atlantiques: une étude comparative au cours de la période 1981-2006, Moncton, Université de Moncton, 78 p.

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