Une toile bien tissée

Une toile bien tissée

17 janvier 2015 par 

Le 6 décembre dernier, un groupe de citoyens a bloqué le chemin d’accès au forage Haldimand no 4 à Gaspé durant une dizaine d’heures. Inquiets de la nature des travaux de forage, dits conventionnels par Pétrolia, ils craignent les conséquences de ces opérations, et le manque de transparence de l’entreprise ne les rassure pas. Au-delà de l’habituel « Pas dans ma cour! », ces citoyens remettent en question la direction énergétique et idéologique que prend le Québec à l’intérieur du cadre fédéral canadien. Parmi les initiatives discutables, notons les importants investissements de la Caisse de dépôt et placement dans la filière gazière et pétrolière, alors que Québec a pris l’engagement de réduire ses émissions de GES de 20 % d’ici 2020. Quelques jours avant l’occupation à Gaspé, des milliers de personnes avaient manifesté à Montréal et à Québec en opposition aux mesures d’austérité et au « démantèlement de l’État social ».

Quel lien peut-on établir entre les mesures d’austérité et la course au pétrole que mène présentement le Québec? Discutons d’abord de ces mesures qui passent par la révision des programmes. Cette opération « dépasse largement l’objectif du déficit zéro et vise un repositionnement de l’État » selon les dires mêmes du président du Conseil du trésor, Martin Coiteux. Il s’agit de transformer l’État en réduisant sa taille et en modifiant son mode d’intervention. L’économie va mal, le Québec est endetté et, toujours selon Coiteux, ce n’est pas conjoncturel, mais structurel. L’austérité est présentée aux Québécois comme une fatalité. En réalité, il s’agit d’un choix politique s’inscrivant dans la vision néolibérale largement partagée par le gouvernement Harper notamment. Y aurait-il une logique d’intégration à la toile du capitalisme mondialisé derrière ce train de mesures étatiques?

Plus qu’un simple modèle économique, le néolibéralisme s’appuie sur une logique permettant l’accumulation de capital sans qu’il y ait de croissance économique globale. L’extraction de matières premières tel le pétrole, selon le modèle actuel au Québec, permet de bien saisir cette logique. L’État a laissé aller les permis d’exploration pour une bouchée de pain (0,10 $/hectare) en échange de très faibles redevances. Cet exemple illustre parfaitement l’accumulation par dépossession. Mieux encore, le gouvernement verrouille les capacités d’émancipation par rapport au pétrole en évitant d’ériger des mécanismes environnementaux contraignants, limitant ainsi la portée d’autres solutions. Par exemple, il a adopté une loi sur la protection de l’eau potable donnant le feu vert aux travaux de Pétrolia à Gaspé, ou encore il a omis d’inclure les émissions de GES produites par l’extraction des sables bitumineux dans l’évaluation environnementale du projet de TransCanada.

Afin de tisser les fondements de cette doctrine, le remaniement des hauts dirigeants d’Hydro-Québec et de la Caisse de dépôt et placement a permis de faire dévier les missions originelles de ces institutions. On constate le changement de cap par les investissements importants de la Caisse dans la filière pétrolière et gazière qui misent sur l’intégration continentale du Québec dans le modèle d’extraction et d’exportation de la ressource fossile.

Dès lors, n’est-il pas juste d’associer la rigueur gouvernementale ciblant l’exode régional avec la nouvelle gérance du portefeuille énergétique québécois? Le démembrement du Québec par les mesures d’austérité comme la fermeture des CRÉ, CLD et CJE (ce qui affecte les régions bien plus que les villes) cimente ce modèle. En plus d’éliminer les outils de développement locaux, de couper les budgets et de faucher des emplois, ces mesures accélèrent l’exode vers les villes. La toile se dessine : une région-ressource dépeuplée, des travailleurs qui font du fly-in fly-out; plus personne pour témoigner de la destruction du paysage, et les villes qui négocient avec les exploitants leurs revenus tirés des redevances.

L’État désengagé, les régions menottées. Qui s’indignera?

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