La stratégie du choc

Austérité et hydrocarbures

La stratégie du choc

17 janvier 2015 par 

Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent alors des idées en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables. – Milton Friedman

Dans le plan marketing de la firme Edelman commandé par TransCanada et qui a fait l’objet d’une fuite en novembre dernier, on peut lire : « le projet Énergie Est pourrait être présenté comme une [...] occasion d’insuffler une nouvelle vie dans l’économie du Québec ». Ce que le rapport ne dit pas, mais que les observateurs avertis auront reconnu comme la seconde face d’une même médaille, c’est qu’avant d’insuffler cette nouvelle « vie » incarnée par un cathéter d’acier enfoncé de force dans un Québec réticent, il faut d’abord semer la mort. Dans l’accomplissement de cette noble tâche, TransCanada (mais c’est aussi le cas d’Enbridge, de Pétrolia, de Junex et consorts) a trouvé son homme en Philippe Couillard, ce médecin « défroqué », lui-même engraissé pendant des années par les pétrodollars d’une dictature du Golfe.

Dans les années 1950, le psychiatre Ewen Cameron entendait reprogrammer le cerveau de ses patients à coups d’électrochocs dévastateurs pour mieux introduire la pensée du chantre de l’ultralibéralisme Milton Friedman (un sinistre projet que nous rappelle Naomi Klein dans son essai La stratégie du choc). Comme Friedman l’écrivait dans La tyrannie du statu quo, publié en 1984 : « Un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neuf mois au cours de laquelle il peut opérer des changements fondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination, une telle occasion ne se représentera plus. »

C’est bel et bien de ces méthodes que l’équipe du Dr Couillard s’inspire maintenant en s’employant à nous guérir rapidement de notre socialisme congénital. Comme tous ces États qui ont vu leur société civile piétinée et leur système économique brutalement saccagé pour paver la voie à l’ordre néolibéral, c’est maintenant au tour du Québec de rentrer de force dans le rang. Car le Québec n’était pas encore assez mort pour laisser le bitume de l’Alberta lui passer sur le corps. Il n’était pas encore assez affamé pour laisser les prospecteurs de pétrole et de gaz se ruer sur ses meilleures terres, sur ses écosystèmes fragiles, sur les eaux de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent. C’est pourquoi on devait créer de toutes pièces, sous le couvert d’un grand « ménage » dans les finances publiques, une paralysie de l’économie du Québec.

On devait d’abord sabrer des milliards de dollars dans le secteur public qui représente, rappelons-le, 30 % de l’économie québécoise. On devait ensuite décapiter les régions avec l’abolition des CRÉ, des CLD, des agences de la santé et de plusieurs bureaux ministériels régionaux. On devra encore couper les vivres aux municipalités et aux agriculteurs (la commission Robillard préconise 1,6 milliard de dollars de coupes dans ces deux secteurs).

C’est bel et bien de ces méthodes que l’équipe du Dr Couillard s’inspire maintenant en s’employant à nous guérir rapidement de notre socialisme congénital.

Mais la clé de voûte de ce « nouvel ordre rural » sera sans contredit le futur pacte fiscal avec les municipalités, lesquelles seront invitées, une fois bien étranglées, à profiter de la nouvelle manne pétrolière et gazière en touchant des redevances sur l’extraction des ressources naturelles, comme il est fait mention dans le pacte fiscal transitoire scellé le 5 novembre dernier. Ainsi privées de leurs organismes de développement local et de concertation régionale, les municipalités n’auront d’autre choix que de suivre la voie tracée pour elles par les lobbyistes des entreprises pétrolières, gazières et minières qui se bousculent aux portes de nos Parlements. Comme des chiens affamés à qui on lance une pièce de viande, elles n’auront plus qu’à s’entre-déchirer pour attirer sur leur territoire les forages jadis tant honnis, mais rendus « nécessaires » pour financer les services aux citoyens. Diviser pour mieux régner.

Depuis l’élection du 7 avril, cette boucherie a entraîné au Québec la perte de près de 100 000 emplois à temps plein. Y a-t-il encore quelqu’un pour croire que le gouvernement Couillard avait véritablement dans ses cartons la « création » de 250 000 emplois? Son plan, c’était d’abord et avant tout une thérapie de choc inspirée par la doctrine néolibérale la plus orthodoxe et copilotée par Martin Coiteux, économiste-idéologue qui a précédemment sévi en tant que chroniqueur sur les ondes du réseau Radio X.

Sa vision est celle d’un Québec qui renonce pour de bon à l’interventionnisme pour devenir le vassal du grand Capital financier et industriel, qui démantèle son État social pour faire des pauvres de vrais esclaves, qui renonce à son modèle agricole pour se conformer à des accords de libre-échange conclus secrètement, qui renonce à percevoir des redevances décentes de l’extraction des ressources en déroulant à nouveau le tapis rouge aux minières au nord du 55e parallèle. C’est aussi la vision d’un Québec qui tourne le dos aux énergies vertes conçues comme outils de développement technologique et économique, pour mieux nous enchaîner aux énergies sales au profit des magnats des hydrocarbures.

Sur un autre front, et histoire d’ajouter l’insulte à l’injure, c’est enfin la promesse d’un Québec qui rentre au bercail en signant la Constitution, comme Couillard l’a candidement évoqué l’automne dernier. Le grand rêve de Stephen Harper sera alors réalisé : celui de voir le Québec, cette province rebelle qui lui a tant tenu tête, revenir en rampant réclamer une jobine de pompiste dans le Canada pétrolier qu’il s’est acharné à rendre possible.

Après avoir anesthésié le patient en campagne électorale, Couillard et son équipe de docteurs-chocs ont commencé la saignée tant attendue, celle que même Jean Charest nous avait épargnée, lui préférant une sorte de coma artificiel. Une fois le Québec cliniquement mort, la grande transfusion pétrolière et gazière pourra véritablement commencer et, avec elle, une nouvelle gamme de traitements expérimentaux qui, à terme, ne laisseront dans l’esprit confus du patient que le pâle souvenir d’avoir été distinct.

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