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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

La crédibilité de la science mise à l’épreuve

La crédibilité de la science mise à l’épreuve

17 janvier 2015 par 

La recherche sur les bélugas, offre pour sa part un exemple d’une autre stratégie de manipulation devenue classique : dire qu’on n’en sait pas vraiment assez ou que le sujet est encore trop controversé pour que l’on puisse prendre une décision éclairée en ce moment et qu’il faut davantage de recherche « scientifique ». Crédit photo: Béluga de Montréal. Oeuvre de Caroline Jacques

Deux événements récents nous rappellent que non seulement nous vivons plus que jamais dans un monde technoscientifique – c’est-à-dire dépendant des savoirs scientifiques et technologiques –, mais qu’en raison même de cette réalité relativement nouvelle, les scientifiques et les citoyens doivent faire preuve d’une très grande vigilance pour ne pas être manipulés.

Le premier est lié à l’annonce par la compagnie TransCanada Pipelines de son intention de subventionner « généreusement » une chaire de recherche sur l’environnement et les bélugas. Le second, qui n’est pas directement lié au premier, mais n’en est pas totalement indépendant non plus, est l’apparition en bordure des autoroutes de placards publicitaires affirmant que « Le soleil est le principal facteur du réchauffement climatique. Pas vous. Pas le CO2 »!

Ces deux événements sont liés par le fait qu’ils concernent la science et surtout parce qu’ils sont le fruit de boîtes de communication qui visent à formater l’opinion publique dans le sens des intérêts de leurs clients, ici les compagnies pétrolières de l’Ouest canadien. Ces événements fournissent deux exemples de stratégies de communication bien connues utilisant « la science » à des fins douteuses : donner du crédit à des points de vue controversés.

Commençons par le second cas. Ce qui frappe ici est que l’organisation albertaine qui signe ces affiches géantes se nomme « Friends of Science », c’est-à-dire « Les amis de la science »! Or, on vit non seulement dans un monde technoscientifique, mais également dans un monde orwellien. George Orwell, dans son fameux roman simplement intitulé 1984, avait décrit – dès 1949 – comment une société totalitaire contrôlait ses citoyens en réformant le dictionnaire pour créer, lentement mais sûrement une « novlangue », langue appauvrie en restreignant au minimum le nombre de mots utilisables. De nos jours, il revient aux boîtes de communication de construire cette « novlangue » manipulatrice en évitant les mots qui fâchent et en euphémisant les descriptions de la réalité : pas de « suppressions de postes », mais des « restructurations », pas « TransCanada Pipelines », mais simplement « TransCanada », pour faire oublier qu’il s’agit d’une compagnie de pétrole et non de carottes biologiques…

Comme personne ne peut de nos jours être vraiment contre la science, ceux qui nient les résultats scientifiques les plus solides doivent se présenter comme plus scientifiques que les scientifiques! Ce sont donc des « amis de la science » qui nient la contribution humaine au réchauffement climatique et qui présentent les données de façon biaisée. Le but est de semer la confusion dans l’esprit des gens : mais que dit vraiment la science et qui parle en son nom? On trouve la même stratégie derrière de nombreuses organisations qui donnent l’impression de s’intéresser à l’environnement, mais qui sont en fait des couvertures de compagnies d’uranium, de charbon, de pétrole, ou encore des sociétés pharmaceutiques quand il s’agit de « promouvoir » la santé.

Il faut donc se méfier des apparences, comme l’a appris à ses dépens il y a quelques années le physicien et défenseur de l’environnement Hubert Reeves lorsqu’il a compris que ceux qui avaient « généreusement » choisi d’appeler leur organisation « Institut Hubert Reeves » étaient étroitement liés à des compagnies minières! Il a alors bien sûr exigé que son nom ne soit plus associé à ce stratagème.

Le premier événement, concernant la recherche sur les bélugas, offre pour sa part un exemple d’une autre stratégie de manipulation devenue classique : dire qu’on n’en sait pas vraiment assez ou que le sujet est encore trop controversé pour que l’on puisse prendre une décision éclairée en ce moment et qu’il faut davantage de recherche « scientifique ». Et pour montrer qu’on appuie vraiment la science, on offrira « généreusement » des fonds aux chercheurs en créant, par exemple, une chaire sur les bélugas... On donne ainsi l’impression que l’on est vraiment pour la science et on place les scientifiques dans une position délicate : accepter une telle offre donnera l’impression à plusieurs que les chercheurs sont « vendus » à l’industrie et non indépendants, mais la refuser fera dire à d’autres qu’ils se comportent en « idéologues » et non en scientifiques tenus à l’objectivité!

Avec les coupes tant fédérales que provinciales dans les subventions à la recherche universitaire, la tentation est forte de sauter sur le premier dollar venu, car il faut de l’argent pour faire de la recherche. Cependant, il n’est pas certain que l’argent n’a pas d’odeur. Dans le cas des chercheurs de Rimouski qui ont été happés par la tempête médiatique entourant leurs négociations avec les représentants de TransCanada Pipelines, leur décision de refuser de s’associer à cette compagnie a peut-être été facilitée par la publication dans les journaux du plan de communication machiavélique de la firme Edelman que Greenpeace a réussi à rendre public.

Les chercheurs n’ont-ils donc le choix qu’entre demeurer « purs », mais pauvres (comme la plupart des sociologues) ou devenir riches, mais « vendus » (comme la majorité des économistes)? Je ne le crois pas. Il existe une autre possibilité pour assurer la liberté intellectuelle et scientifique : que les donateurs, s’ils sont vraiment « généreux », déposent leur argent dans les fondations universitaires. Ils peuvent bien sûr choisir de dédier leurs fonds à un domaine particulier (le béluga par exemple), mais le chercheur qui en profitera n’aura aucun compte à rendre à son « donateur » (qui épargne de l’impôt, il ne faut pas l’oublier…) et le donateur ne pourra choisir le chercheur qu’il préfère. C’est en somme ce que font les gouvernements en octroyant des fonds à des organismes comme le Fonds de recherche du Québec et, au fédéral, le CRSNG, le CRSH, les IRSC ou encore la FCI. Ces organismes ont des mécanismes de sélection fondés sur la qualité de la recherche, les ministres ne peuvent donc empêcher un chercheur « de gauche » de recevoir une subvention si l’évaluation scientifique par les pairs en a décidé ainsi.

Si l’on y réfléchit bien, « l’objectivité » des résultats de la recherche scientifique ne fait pas le poids devant l’absence de « crédibilité » de ceux qui les annoncent. « L’autonomie » de la recherche vis-à-vis de tous les pouvoirs (religieux, économique, politique) constitue donc la condition fondamentale de la crédibilité des chercheurs.

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