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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

Habiter l’imaginaire

Habiter l’imaginaire

17 janvier 2015 par 

Véronique Côté, La vie habitable. Poésie en tant que combustible et désobéissances nécessaires, Atelier 10, 2014, 100 p.

« Je croyais que mon besoin de poésie était une chose intime, personnelle, mais commune […]. Je croyais que ce besoin brûlait au coeur de chacun d’entre nous. » C’est pour protéger cette croyance née de l’enfance, pour la sauver de la désillusion et de la cacophonie que Véronique Côté écrit un essai magnifique, qui désarçonne par sa candeur et sa sincérité. La vie habitable parle de poésie.

Il n’est pas question du genre littéraire, mais bien de la poésie au sens large, celle qui « […] naît spontanément du choc d’images, de la mêlée de sens, de l’accident ». À la recherche d’une définition (« construction de l’imagination parlant à l’imagination d’autrui »? « surgissement irrépressible de la beauté »?), l’auteure invite quelques esprits à se joindre à elle. Pour Daniel Weinstock, philosophe, la poésie est ce qui « […] nous permet de voir le monde comme une source d’ambiguïtés et de mystères ».

La palme de la définition revient à Serge Bouchard, pour qui « […] la poésie est un impensable raccourci qui donne accès au coeur multiple des choses ». Il faut lire comment la poésie lui a fait contempler, enfant, le camion semi-remorque de son oncle. « J’ai vu la vie dans la machine, ses yeux, son nez, ses épaules et son coeur […]. » Il faut lire sa rencontre poétique avec l’épinette noire du Nord, pourtant malingre et ratatinée. « J’y ai vu toute la résilience du monde, la grise grisaille des jours de peine, les piliers rabougris du temple des corbeaux. Ces épinettes prient, elles se recueillent, ce sont des carmélites de l’ère glaciaire, elles croissent et se tordent dans le désordre de l’antique sacralité. » « L’humain, au temps où il avait les yeux ouverts, a toujours vu les mille facettes d’une chose, les mille sens d’un mot, les mille visages des bêtes […]. »

Serge Bouchard connaît les vertus de la perspective historique, son regard est élargi par les études anthropologiques et l’étendue des territoires parcourus, son souffle vient de loin, ses paroles agrandissent. Et voilà qu’il nous révèle un secret : « Ce n’est pas au monde de définir la poésie, c’est la poésie qui définit le monde. » La poésie est déjà là, dans le monde. « L’anthropologie nous enseigne que les chiffres anciens étaient magiques, qu’il y avait un tableau de correspondances poétiques entre tous les éléments de la nature, que les arbres avaient charge symbolique […]. » Plus loin dans le livre, Hugo Latulippe renchérit : « Si on croit qu’il n’y a pas de poésie dans le monde, c’est simplement qu’on ne sait pas la reconnaître (ou parce qu’on ne mange pas à sa faim ou parce que la télé est allumée). »

C’est nous qui avons séparé le monde et la poésie. Les situationnistes, Guy Debord et Raoul Vaneigem, le martelaient à leur manière : nous vivons une vie séparée. Or, affirme Bouchard, depuis l’époque des dieux uniques, des marchés internationaux, de l’accumulation des trésors, de la multiplication des biens, la conscience humaine s’est graduellement érodée. « Nous sommes devenus unidimensionnels, c’est-à-dire redevables au réel, esclaves de l’empirie […]. Nous avons désenchanté le monde, perdu le sens de sa beauté, liquidé notre héritage de merveilleux, neutralisé l’efficacité symbolique de nos rapports aux objets, à la vie, à la mémoire. » « Un monde asséché de sa source poétique est un monde brutal, un monde dé-solidarisé et dé-couragé, dont le projet est essentiellement réduit à un tournoi quantitatif. »

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