Les mondes possibles derrière vos vieux « Chasse et Pêche »

Les mondes possibles derrière vos vieux « Chasse et Pêche »

9 novembre 2014 par 

Qu’ont en commun John Travolta, Marguerite Duras, le magazine Chasse et Pêche, Butch Cassidy et Jean-Paul Sartre? Vous les verrez au Musée régional de Rimouski dans l’exposition Réécritures, qui réunit, jusqu’au 23 novembre, des installations créées par Frédéric Lavoie. Encore quelques jours pour en profiter et se lancer dans l’expérience à laquelle cette fascinante exposition nous convie : celle d’un parcours dans les images, les textes, et le temps.

Le travail de Frédéric Lavoie nous est présenté comme celui d’un artiste-recycleur, « qui s’approprie et réinterprète des produits culturels, qu’il utilise comme autant de “matériaux de construction” ». D’où les « réécritures ». Pas de création ex nihilo, ici : l’artiste récupère les matériaux extraits d’œuvres déjà produites, mais aussi d’objets culturels de toutes catégories, et les assemble comme un monteur. Chaque installation se présente ainsi comme un assemblage nouveau de produits culturels anciens, que l’artiste nous invite à revisiter, à reconsidérer, à relier.

Jusque-là, rien d’absolument original. La reprise, le détournement et le collage sont des procédés qu’on rencontre chez plusieurs artistes et écrivains contemporains. Ce qui semble distinguer le travail de Frédéric Lavoie cependant, c’est la manière dont il fait du recyclage et du montage le lieu d’une exploration inusitée dans les histoires et le temps.

La première chose qui frappe à l’entrée de l’exposition, en même temps que les reproductions répétées du visage de John Travolta, c’est le bruit. Un brouhaha émane du centre de la salle, fait de paroles et de cris entremêlés et du bruit de matériaux qui s’entrechoquent, comme sur un chantier de construction. En progressant dans l’exposition, on s’aperçoit que ce brouhaha accompagne la projection sur écran panoramique d’une photographie en noir et blanc, qu’on voit en boucle s’illuminer progressivement puis retourner à la noirceur.

La photographie représente une scène de déneigement sur la rue Notre-Dame à Montréal en 1887 : on y voit hommes et chevaux attelés à dégager l’artère commerçante après la tempête. La bande sonore qui complète la projection, créée par Frédéric Lavoie, nous fait entendre une équipe de production qui reconstitue la scène en reproduisant tous ces bruits et mouvements. Par le dialogue établi entre le son et l’image, l’instant que la photographie avait isolé est réinséré dans le temps : les personnages sont remis en mouvement, ce qui permet au spectateur de s’introduire peu à peu dans leur présent, qui semble se rejouer devant lui.

L’effet est saisissant. Il se distingue absolument de celui que nous ferait vivre une reconstitution cinématographique. Les installations de Frédéric Lavoie laissent la place, ou plutôt passent la main à l’imagination du spectateur. Celle-ci devient le lieu où des mondes passés (le Montréal commerçant de la fin du 19e siècle, par exemple), s’animent et redeviennent des mondes possibles. Hautement démocratique en cela, le travail de Frédéric Lavoie fait voir que quiconque sait patiemment regarder, écouter et combiner les objets de ces sensations est susceptible de créer des mondes.

Autre bel exemple de cette main passée de l’artiste au spectateur : une installation qui projette sur trois écrans des fragments du magazine Chasse et Pêche des années 1980, pendant qu’on entend des reportages et des publicités de la version télévisée du magazine. Le montage qui défile longuement recrée une ambiance insolite de camp de chasse typiquement « années 1980 », à partir de laquelle se dessinent plusieurs histoires possibles, parfois aux limites de l’horreur, parfois liées à des problématiques sociales étrangement actuelles. Comme si les images accumulées dans le magazine et prêtes à sombrer dans l’oubli révélaient, à trente ans d’écart, un potentiel narratif infini, n’attendant que de sortir de l’ombre.

Les « réécritures » de Frédéric Lavoie prennent ainsi un sens particulier : elles ne consistent pas à écrire une seconde fois, mais à créer les conditions d’une remise en jeu des matériaux les plus divers de la culture. L’artiste-recycleur-monteur, ici, ne fait pas du neuf avec du vieux : il rend ces catégories caduques. En effet, il s’insère dans la matière des objets culturels qu’il rencontre pour déployer le potentiel de présent et, par conséquent, d’avenir qui demeure en eux. D’obsédée par le passé qu’elle paraît d’abord, cette exposition jette les bases d’une exploration au présent, ancrée dans une désorientation temporelle qui fait de sa visite une véritable expérience artistique.

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