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L’art de dessiner comme un pied

L’art de dessiner comme un pied

9 novembre 2014 par 

Longtemps épuisé, et difficile à dénicher au Québec, Monolinguistes & psychanalyse de Lewis Trondheim est réédité cette année par L’Association. Le vaisseau amiral de l’édition indépendante en bande dessinée nous offre l’occasion de (re)découvrir les débuts de cet auteur, récipiendaire du Grand Prix d’Angoulême, qui a, en une vingtaine d’années, signé plus d’une centaine d’albums, dont les populaires séries Donjon et Lapinot.

Les œuvres de jeunesse de Trondheim sont généralement moins connues. Ce sont peut-être les meilleures pourtant, certainement les plus innovatrices. Il faut dire qu’à ses débuts, de son propre aveu, Trondheim ne savait pas dessiner. Difficile de le contredire : on avait l’impression qu’il dessinait avec un gros feutre fixé au bout d’une perche de trois mètres, en équilibre sur une jambe au sommet d’un escabeau. Le bras dans le plâtre. Pas très vendeur comme dessin.

Trondheim assume son « handicap » dans Monolinguistes & psychanalyse. Ce n’est pas qu’il ne cherche pas à soigner ses dessins : plus radicalement, il ne dessine à peu près rien dans ses cases qui reprennent presque toujours la même image. Il raconte ses histoires en ne montrant que la tête d’un personnage quelconque, qui parle à un autre personnage situé hors cadre. Sans décor. En plus, le trait est un peu flou, et pour cause : l’auteur procède en faisant de tout petits dessins qu’il agrandit à la photocopieuse, qu’il découpe ensuite et répète pour constituer ses planches. Il poussera le principe encore plus loin dans Le Dormeur, paru chez Cornélius : un petit bijou, entièrement composé du même dessin, répété tout au long de l’album, tandis que seul le texte change.

Avec Monolinguistes & Psychanalyse, Trondheim fait le pari d’une autre bande dessinée, minimaliste, antithèse de la bande dessinée grand public, à mille lieues du dessin réaliste, léché, soigné. L’auteur ne se complaît pas de manière condescendante dans le laid ou l’inesthétique. Il démontre plutôt que, en bande dessinée, on peut faire beaucoup avec presque rien. Il ne s’agit pas non plus de mettre le dessin de côté au profit du texte : le texte demeure indissociable de l’image, l’un et l’autre s’éclairent et se complètent dans la même logique minimaliste. Trondheim montre en fait que le texte peut faire parler le plus simpliste des dessins, et que le plus simple des dessins peut susciter une quantité pratiquement illimitée d’histoires.

Monolinguistes & Psychanalyse, c’est également, sans être le seul, un album représentatif de la maturité du médium, dont les frontières sont explorées, et dont les genres se distinguent. Une sorte d’avant-garde, qui déplaît d’ailleurs royalement à plusieurs, ce qui est précisément la fonction de l’avant-garde : ébranler les normes et les standards. L’album incarne finalement une certaine démocratisation de la bande dessinée, qui n’a plus à être réservée aux seuls talentueux du crayon. Il s’inscrit parallèlement dans une démocratisation de l’édition : la bande dessinée n’est plus alors le seul fait des grandes maisons d’édition, mais aussi des petits éditeurs, voire de l’auto-édition. Les premières œuvres de Trondheim montrent qu’on peut dessiner comme un pied avec art.

Lewis Trondheim, Monolinguistes & Psychanalyse, L’Association, 2014, 64 p.

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