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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

De Kurt Cobain à Kant

De Kurt Cobain à Kant

9 novembre 2014 par 

« Come as you are », qu’il clamait le chanteur de Nirvana alors que j’avais encore l’âge où on comprend pas tout à fait encore qu’être soi, sans filtre Instagram, c’est pas forcément facile. illustration : bonascottina

C’est pas toujours facile d’être soi-même et d’aimer ça en continu. On le sait que ce serait jouable – mettons qu’on avait sous les pieds un pays inoccupé où y’aurait pas le regard de l’autre pour nous dire qu’on fait pas l’affaire –, mais on n’est pas là et, en fait, c’est pas facile d’être soi-même tout court.

On est là où ça arrive qu’on se frappe au regard de l’autre et qu’on s’enfarge les pieds du cœur dans des mots pas trop l’fun à entendre, surtout quand ils campent dans une phrase qui nous concerne. T’sais, des mots qui, si t’as de la chance, « ben-de-la-chance-là », seront accompagnés – un peu trop tard – d’un « je t’assure, c’est pas ça que je voulais dire ».

À force d’en entendre des mots de même, on « pucke » du cœur, on fragilise, si on casse pas – pis un matin, on ressuscite de notre nuit blanche avec le désir de se blinder d’une couche de protection par-dessus qui on est, histoire de faire l’économie du prochain commentaire désobligeant. T’sais, un genre de crème solaire pour l’amour-propre. Pis le matin suivant, on rajoute une autre couche. Pis une autre. On brode sur ce qu’on a déjà. Des fois, on rajoute tellement d’étages qu’on finit par pas vraiment se rappeler de ce qui est en dessous. Ça y est. Le manque de respect a réussi à nous blesser jusqu’au début de ce que l’on est.

« Come as you are », qu’il clamait le chanteur de Nirvana alors que j’avais encore l’âge où on comprend pas tout à fait encore qu’être soi, sans filtre Instagram, c’est pas forcément facile. Je l’sais, Instagram existait pas dans le temps où on voulait avoir Kurt sur nos photos, mais le désir d’embellir les choses, ça, quelque part, ça se ressemble.

Aujourd’hui, devant le regard blessé de ceux qu’on cherche à exclure, et même dans les tripes de mon corps de femme écorchée de l’intérieur, j’me dis que parfois la survie est largement surévaluée, que, des fois, mourir doit faire moins mal. Surtout quand on doit dealer avec un cœur qui doute de sa capacité à être aimé et une tête qui croit pus véritablement à une suite positive des choses. Surtout quand les larmes coulent toutes seules pis que notre « pleurage » semble être la suite logique des choses.

Ça y est. Le manque de respect a réussi à nous blesser jusqu’au début de ce que l’on est.

Le philosophe américain John Rawls, défenseur du principe de la juste égalité des chances, suggérait dans sa Théorie de la justice que le respect de soi-même – qui désigne autant le sens qu’une personne a de sa propre valeur que la confiance en sa propre capacité à mener à bien ses projets dans la limite de ses moyens – est sans doute le bien le plus important. C’est « pochetriste », en 2014, de se trouver insuffisant pour être aimé, même quand on est aimable, et ça juste parce que quelqu’un autour de nous avait pas encore compris que le respect de l’humain, c’est à mettre en haut de la liste de ce qu’y faut pas oublier chez soi le matin. C’est « pochetriste » d’avoir un partenaire de vie qui nous manque de respect. C’est « pochetriste » de voir un enfant qui ne reçoit pas les soins essentiels à son développement. C’est « pochetriste » la violence, les abus, les inégalités sociales.

Si le bonheur et la confiance en soi ne peuvent être affaire de prescription, ils découlent souvent de certaines conditions qui, elles, peuvent être encouragées par des pratiques prônant le respect et l’égalité. Oui, on voudrait, sans qu’on ait besoin de le lui rappeler, que l’humain sache agir dans le respect des autres, mais pour ces fois où d’autres facteurs motivent la prise de décisions, on « haït » pas ça qu’il existe une charte des droits et libertés de la personne. Juste au cas.

Kant a suggéré d’agir en traitant l’homme comme une fin et jamais comme un moyen d’arriver à ses fins. Ça peut vouloir dire de prendre aussi en considération les désirs et les besoins de l’autre, de ne pas le blesser ni de lui faire de la peine volontairement. Un bon indice pour savoir si on est sur la bonne voie est proposé dans son « impératif catégorique », soit la règle qu’il pose comme préalable essentiel à l’action humaine tant elle est évidente de véracité : « Agis toujours de telle sorte qu’on puisse, sans absurdité, ordonner à tous les hommes dans toutes les circonstances, d’agir comme tu agis toi-même en ce moment. » Si tous les individus décidaient « làtusuite » de voler ou de tuer leur voisin de table, le résultat serait plutôt gênant. Par contre, si chacun agissait dans le respect de l’autre, ce serait à la paix ce que le « sundae extra toute » est au sundae. Ultimement, si on me traite avec respect, me semble que la table est mise pour que je sois bien – pour que j’ose être qui je suis et que je puisse redonner un peu en retour. Sérieusement, quel bien-être ce serait de pouvoir être ce que l’on est dans toute sa vérité, son authenticité, sa fierté d’être un humain qui se donne le droit d’être lui-même, de réussir ou de faire des erreurs.

Parce que chaque individu a la même valeur.

Parce que le bonheur de chaque individu a la même valeur.

Et parce que le respect, ça enveloppe tellement bien le bonheur... S’il vous plaît, « mets-moi-z-en » un peu plus. Je vais en prendre pour la route.

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