L’éducation à l’heure du néolibéralisme

L’éducation à l’heure du néolibéralisme

20 septembre 2014 par 

Illustration : Mathilde Cinq-Mars

En tant que professeur en administration et économie depuis près de 30 ans, je ne cesse de m’étonner de voir à quel point la culture générale et la réelle capacité de jugement et de réflexion des étudiants que je rencontre ne cessent de se dégrader pour glisser irrémédiablement vers des modes de fonctionnement relevant de plus en plus de la simple capacité technique de résolution de problèmes.

L’ordre néolibéral et le dieu « marché »

C’est avec tristesse, mais sans surprise, que j’apprends que les Jeunes libéraux du Québec (JLQ) viennent d’adopter une résolution appelant à l’abolition des cégeps, invoquant le fait que « ce genre d’institution ne répond plus aux exigences du marché d’aujourd’hui ». Je me demande bien qui, parmi ces jeunes, serait capable de donner la moindre définition de ce « marché », et encore moins d’expliquer comment il peut formuler des « exigences »! C’est cela l’ordre néolibéral inauguré depuis les Reagan et autres Thatcher : faire croire qu’il existe un infaillible deus ex machina dénommé « marché » qui s’occupe, en lieu et place des humains, d’organiser au « plus optimal possible » pratiquement tout ce qui fait nos vies. Basé sur l’indiscutable vertu d’équilibre « naturel » entre offre et demande, il se charge de tout avec impartialité, rationalité, rigueur et… justice objective. Il convient donc de se mettre « à son écoute » et de tout « corriger » au moindre caprice de sa part. C’est exactement ce que nos valeureux jeunes libéraux viennent de faire.

Le marché au-dessus de tout et de tous

Institution quasi déifiée sous l’ordre néolibéral actuel, le marché est passé de simple métaphore élaborée par Adam Smith (la main invisible) à force agissante et intelligente, organisant tout (pour le meilleur), mais aussi « indiquant » aux États, aux entreprises, aux pouvoirs locaux quoi faire et quand le faire. Toutes nos institutions, incluant l’éducation, sont expressément priées de se plier aux « indications » du marché. Bien entendu, ce marché, au service de tous, semble, on ne sait par quel hasard, avoir tendance à favoriser les dominants, enrichir les riches, aller dans le sens des desiderata des classes dirigeantes. D’innombrables facultés d’économie et d’écoles de gestion sont là pour expliquer que ce qui est bon pour les dominants l’est pour tout le monde : plus ils sont nantis, plus ils créent d’emplois, plus ils investissent, plus ils consomment, catéchisme connu, répandu et prégnant. Aujourd’hui, presque n’importe quel citoyen lambda expliquera avec aplomb que l’État est toujours pléthorique et bouffeur de budgets, que la fonction publique n’est composée que de parasites bureaucrates inutiles, que les syndicats ne sont que repaires de paresseux hippies-gauchistes dévoreurs des nobles efforts du patronat, que la « compétitivité » est aussi sacro-sainte que proportionnelle à l’enrichissement personnel des riches. C’est ce que j’appelle le « formatage » néolibéral des esprits et des consciences. Mais par quels mécanismes se produit-il? Depuis que l’économie mondiale (réelle, non financière) s’est mise à donner des signes d’essoufflement (années 1980), on s’est mis à décréter l’inefficacité des États, l’inanité de l’État-providence et à vanter l’hyperefficacité du privé. Les vagues de privatisations, de partenariats public-privé (PPP) dont on voit les résultats à la commission Charbonneau (mais de façon purement rituelle, puisque tous ces actes de malfrats n’étaient que petits « ratés » du système) ont déferlé sur le monde, accompagnées de justifications « scientifiques », mais aussi d’une kyrielle de justifications venant des médias (largement propriétés directes des profiteurs du néolibéralisme ou d’organismes dépendant des forces néolibérales pour survivre). Ces médias formatent l’ « opinion publique » telle que l’ordre dominant la désire et relaient le formatage effectué depuis l’école primaire.

Le formatage par la formation et l’information

Deux canaux essentiels servent le formatage : la formation et l’information (incluant bien sûr le matraquage de la vulgate politique). Le philosophe Michel Serres, dans Le tiers instruit, explique comment la culture générale recule depuis la fin du siècle dernier et pourquoi les savoirs venant des sciences humaines reculent tout autant : tout simplement parce que la formation aux « humanités » conduit à des citoyens « qui pensent » et surtout qui s’interrogent et interrogent. C’est tout le contraire de ce que veut le néolibéralisme et son ordre du tout business! Il lui faut plutôt des citoyens qui « agissent » (décident, produisent) sans se poser de questions autres que celles – opératoires – du how-to et des moyens techniques. L’hyperprésence des sciences « dures » et l’absence des humanités conduisent à croire détenir des certitudes en plus de confondre « calculer-analyser » avec « réfléchir-penser ».

L’intelligent est le fort en maths, mais surtout pas en littérature

Cette absurdité largement ancrée dans les esprits est un allié de premier ordre du néolibéralisme et conduit à tout sélectionner par les maths et, partout, à ne viser qu’à devenir bon analyste-calculateur au service de la reproduction du système. Nul n’est formé pour être capable de le discuter, mais tous le sont pour être « employables ». Je classe ainsi en trois catégories les « calculettes bipèdes » que ce système forme : 1. au haut de la pyramide, les « technocrates » : MBA, professionnels qui confondent maîtrise de logiciels, de formules et de modèles avec « être instruits, voire savants »; 2. au milieu de la pyramide, les « techniciens » : semi-professionnels capables de comprendre et de suivre le fonctionnement d’un ensemble de machinerie, ou de processus de production quelconque, et les résultats des analyses des technocrates; 3. au bas de la pyramide, les « opérateurs », tout juste formés pour être en mesure de servir une machine – ou une portion de processus – et de s’assurer de son fonctionnement. Partout domine la pensée opératoire (how-to) au détriment de la pensée signifiante (pourquoi? pour qui?). Partout est glorifié le « posséder-consommer » et dénigré le « savoir-penser ». On se gave de techniques, de recettes, d’habiletés, de formules, de modèles (les fameuses compétences) qu’on fait passer pour des connaissances.

Les dignes héritiers de Jean Charest

En 2003, M. Charest a doctement asséné au peuple québécois : « Le rôle de l’éducation nationale, c’est de former la main-d’œuvre dont le marché a besoin. » Voilà que nos jeunes libéraux le répètent plus de 10 ans après. Mais savent-ils qu’ils réalisent la prophétie d’un anarchiste français du XIXe siècle qui avait fort bien vu que « L’école libre, obligatoire, laïque… c’est se préparer à faire du peuple le singe savant dont a besoin le capital » ? On voit, hélas, chaque jour où cela nous conduit…

Professeur titulaire au HEC de Montréal, Omar Aktouf est l’auteur de Halte au gâchis. En finir avec l’économie-management à l’américaine, Liber, 2008, 156 p.

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