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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

L’éducation et l’avènement de l’État libéral

1759-1841

L’éducation et l’avènement de l’État libéral

20 septembre 2014 par 

Bruce Curtis, Ruling by Schooling Quebec: Conquest to Liberal Governmentality – A Historical Sociology, University of Toronto Press, 2012, 576 p.

À l’occasion du 66e congrès de l’Institut d’histoire de l’Amérique française qui se tenait à Rimouski l’automne dernier, Bruce Curtis recevait le prestigieux prix Lionel-Groulx pour son livre Ruling by Schooling Quebec : Conquest to Liberal Governmentality – A Historical Sociology. L’historien et sociologue de l’Université Carleton y relate l’histoire politique de l’éducation au Bas-Canada, de la Conquête à l’Acte d’Union (1759-1841). L’auteur mobilise une impressionnante masse de documents d’archives et fait appel à des concepts fort stimulants pour analyser une période charnière de notre histoire. Inspiré des travaux de Michel Foucault sur la « gouvernementalité », Curtis présente le projet de scolarisation de la population comme une composante d’un projet plus vaste, celui de l’instauration d’un gouvernement de type libéral.

Le livre s’ouvre sur l’histoire des institutions politiques de 1759 à la fin du XVIIIe siècle, alors que la Révolution américaine fait rage et que l’Église catholique parvient tant bien que mal à maintenir sa présence. On suit ensuite la complexe évolution des politiques scolaires du début du XIXe siècle, alors que la Royal Institution for the Advancement of Learning est mise en place et que les Églises catholique et protestante s’opposent. On comprend alors comment, jusqu’aux années 1830, l’Église catholique a pu prétendre assumer l’éducation de la population sans lui offrir ce qui aurait alors pu apparaître comme les bases d’un système d’éducation : écoles, manuels et enseignants qualifiés. Pour l’épiscopat, l’éducation d’un bon catholique ne correspondait pas nécessairement à sa scolarisation et les tentatives des politiciens libéraux de séculariser l’institution scolaire équivalaient à des intrusions dans les affaires de l’Église.

L’auteur suggère que l’école représente un haut lieu de lutte pour le contrôle de la population.

Après une description du marché scolaire urbain et de l’apparition des écoles mutuelles, Curtis s’intéresse aux conditions de scolarisation en milieu rural. Il explique également de quelle manière, alors qu’une première école normale voit le jour à Montréal en 1836, de nombreuses écoles ferment leurs portes. L’auteur enchaîne avec une fascinante analyse des batailles politiques relatives à l’éducation dans le contexte insurrectionnel des années 1830. Les deux derniers chapitres sont notamment l’occasion pour lui de se pencher sur la commission Gosford (1835-1836) et la commission Buller (1838-1839). Cette dernière, qui avait été commandée par Lord Durham, s’occupait spécifiquement de la question éducative. Les visées anglicisantes et assimilatrices du projet de scolarisation sont alors mises en évidence par Curtis. Le récit se conclut en 1841, moment où le projet n’est plus porté par la classe politique, laissant du coup le champ libre à l’Église catholique et aux élites locales.

Ruling by Schooling fait de l’éducation un paramètre incontournable du grand récit de l’avènement de l’État libéral. En conviant le lecteur à la genèse des politiques de scolarisation sur notre territoire, l’auteur suggère que l’école représente un haut lieu de lutte pour le contrôle de la population et rappelle que son instrumentalisation à des fins politiques n’est pas qu’une vague chimère. C’est donc avec profit que Curtis revisite un pan de l’histoire du Québec qui n’avait pas connu de mise à jour importante depuis les travaux pionniers de l’historien Louis-Philippe Audet dans les années 1950. Malgré son style académique, le livre de Curtis apparaît incontournable pour quiconque s’intéresse aux grands enjeux de la scolarisation au Québec. Superbement rédigé, Ruling by Schooling Quebec est un livre majeur dont nous attendons avec impatience une traduction dans la langue de Molière.­

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