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Un modèle de périnatalité sociale

Par Isabelle Brabant le 2014/07
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Un modèle de périnatalité sociale

Par Isabelle Brabant le 2014/07

Automne 2002 : une vilaine fracture à la cheville me retient chez moi quatre longs mois à ne rien faire. Ou presque. Car j’ai le temps de réfléchir, de rêver même. Je suis alors sage-femme depuis 23 ans, dont huit à la Maison de naissance Côte-des-Neiges. La profession de sage-femme est nouvellement légalisée, la première cohorte de jeunes diplômées sortira bientôt de l’Université du Québec à Trois-Rivières, la profession fait sa place dans le système de santé. Alors que je ne cherche rien en particulier, voilà que me vient à l’esprit l’idée de joindre des femmes qui ne cherchent PAS les services d’une sage-femme. Des femmes qui ne connaissent pas notre pratique, notre existence même ou qui n’y voient pas d’intérêt pour elles. Surtout, des femmes qui ont d’autres chats à fouetter, qui sont parfois dans la survie, qui ont, en tout cas, tant de problèmes dans leur vie qu’il y a peu ou pas d’espace pour aspirer à une grossesse qui les remplirait de joie, à un accouchement qui les rendrait fières d’elles-mêmes, à l’accueil dont elles auraient pu rêver pour leur tout-petit.

Quand la vie est trop dure, il arrive qu’une grossesse soit la « goutte qui fait déborder le vase ». L’arrivée d’un bébé n’est plus une joie, mais un problème de plus. Malgré tout leur courage. On peut comprendre pourquoi, dans ces conditions, l’attachement à l’enfant ne se fait pas toujours bien. L’attachement est précaire, fragile, quelquefois anxieux, troublé, bref, détourné de cet amour inconditionnel et serein dans lequel les petits grandissent bien. Je devine ou plutôt je sens très profondément combien l’approche des sages-femmes pourrait être précieuse pour ces femmes, par le temps et l’importance que les sages-femmes accordent à la relation, par la confiance qu’elles ont dans la force et la compétence des femmes à mettre au monde leur petit. Dans l’année qui suit, je cherche comment je pourrais créer au CLSC ou ailleurs un contact avec ces femmes, une collaboration avec les médecins qu’elles consultent… mais les temps ne sont pas mûrs, et rien de concret n’en ressort.

Quand Vania Jimenez, médecin de famille, et sa fille, Amélie Sigouin, intervenante en petite enfance, fondent la Maison Bleue en 2007, elles rêvent aussi. Elles rêvent de mieux rejoindre et de soutenir ces femmes en situation de vulnérabilité qui, malgré leur courage, n’arrivent pas toujours à rassembler autour d’elles les ressources nécessaires pour que leur enfant naisse et grandisse dans des conditions favorisant son plein développement. Un noyau de « rêveurs passionnés » se forme autour d’elles, au sein duquel la présence d’une sage-femme s’impose, évidente, essentielle. Je fais partie de la toute première équipe et nous « inventons », à mesure, une autre façon de travailler.

Ensemble, nous avons entrepris de créer autour de ces femmes et de leur famille tout un « village » d’entraide, un réseau de soutien composé de professionnels de la santé et des services sociaux (médecin de famille, sage-femme, infirmière, travailleuse sociale, éducateur spécialisé, psychoéducateur), de doulas (accompagnantes), de thérapeutes et de bénévoles. D’abord établie dans le quartier Côte-des-Neiges de Montréal, et maintenant dans Parc-Extension, la Maison Bleue offre aux femmes enceintes et à leur famille un accueil chaleureux à échelle humaine, dans une petite maison. Les femmes ont vite fait de s’y créer des repères et de « connaître tout le monde ». L’équipe de la Maison Bleue y a mis en place un modèle d’intervention interdisciplinaire qui compte sur la complémentarité des services et la participation des mères et des familles pour tisser les liens qui recréent le village, un mélange d’écoute, de soins, de transmission pour créer ensemble un cercle de sécurité et de plaisir. Nous avons nommé ce modèle : la périnatalité sociale.

La sage-femme partage le suivi de grossesse avec les médecins qui viennent faire une demi-journée de consultation par semaine. Par sa présence quotidienne, la sage-femme répond aux inquiétudes, rassure, explique, éclaire, valide l’expérience et le bagage culturel de chacune. Tous les intervenants de la Maison Bleue croient en l’extraordinaire potentialité de transformation qui entoure la naissance et la petite enfance, et partagent la joie de ce bébé qu’on attend. Mais la sage-femme est la seule qui ne s’occupe que de cette étape de la vie. Dans une même visite, une femme peut consulter l’infirmière pour l’aîné qui fait un peu de fièvre, rencontrer la travailleuse sociale pour discuter de sa situation et passer voir la sage-femme « juste pour écouter le cœur », pour qu’on la rassure que tout va bien. Pour être deux à s’émerveiller. Pour replacer la grossesse au cœur même du magnifique projet humain de donner la vie, peu importe les difficultés. Les femmes repartent plus légères que lorsqu’elles sont arrivées. Le « vase » qui débordait s’est un peu vidé. Ensemble, nous avons ouvert et adouci l’espace disponible pour le bébé. La majorité des femmes accouchent avec le médecin à l’hôpital, toutefois certaines, en cours de route, choisissent d’accoucher avec une sage-femme, à la Maison de naissance. Mais toutes ont bénéficié de la présence d’une sage-femme autour de la naissance de leur bébé. C’est exactement ce dont je rêvais!

Les études ont démontré hors de tout doute que la prévention à l’enfance et aux familles la plus efficace commence dès la grossesse. Les sages-femmes ont un rôle important à y jouer. Le projet de la Maison Bleue, avec sa structure hybride et son approche unique, propose un modèle qui pourrait être adapté aux besoins de toutes les communautés du Québec.

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