Retour de la dictature en Égypte

Retour de la dictature en Égypte

Témoignage d’un Québécois arrêté lors d’une fête populaire au Caire en Égypte
30 janvier 2014 par 

Les gens arrivaient en famille sur la place Tarhir. Les vieux, les enfants, tout le monde. Ils chantaient, s'amusaient, se faisaient peindre les couleurs du pays. Ils louangeaient Abdel Fattah el-Sisi, celui qui devrait prendre la tête de l'Égypte sous peu et qui l'a déjà débarrassé des Frères musulmans. On vend des drapeaux, des t-shirts à l'effigie du héros. Des hélicoptères survolent sans cesse la capitale, un d’entre eux passe au-dessus de la foule et laisse tomber des centaines de drapeaux, rendant encore plus joyeux les milliers de personnes venues célébrer. C'est la fête! On est au Caire, le 25 janvier 2014, 3e anniversaire de la révolution égyptienne.

C'est comme ça que la télévision égyptienne a parlé de l'événement le lendemain. C'est comme ça que je l'ai vu quand je suis passé par la place Tarhir ce jour-là. Mais d'autres célébraient juste à côté, de façon plus marginale, là où les journalistes ne vont pas. Je suis sorti de mon auberge en milieu d'après-midi pour aller chercher quelque chose à manger. Une reporter d'un quelconque quotidien européen, qui était de passage à l'auberge, m'a demandé de lui rapporter un shawarma (sorte de sandwich). En revenant, près de la place Tarhir, tout semblait en ordre. Les gens festoyaient. Pourquoi ne pas aller jeter un petit coup d'œil? Je me dirige vers la barrière de sécurité. Un seul point d'entrée/sortie. Tous les autres accès de la place sont fermés par des fils barbelés, chars d'assaut et soldats. Je passe le détecteur de métal, on me demande mon passeport. « Tout est OK. Bienvenue en Égypte » me dit-on. Sur le site, les gens, voyant un étranger parmi eux, me disent bonjour, veulent une photo avec moi. Je vois des enfants dans les bras des soldats sur les chars d'assaut. Tout le monde est heureux. Je commence donc à photographier un peu partout moi aussi pour garder quelques souvenirs de l'endroit. Parmi la foule se trouvent des agents. Beaucoup d'agents, habillés en civil. Ils circulent souvent dans le centre-ville également à l’affût du moindre problème. Un d'entre eux arrive derrière moi et me demande : « Pourquoi tu prends des photos? » « C'est une fête, tout le monde prend des photos. Où est le problème? » répondis-je. « Montre-moi ton passeport et suis-moi. » Bon, encore une fois. On va me demander d'où je viens, ce que je fais dans la vie, pourquoi je suis en Égypte. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive. En raison des tensions dans le pays, des Frères musulmans et de tout ce qui se passe, les autorités ont tendance à se méfier des étrangers. Et la longue barbe, que je porte depuis le début de ce voyage il y a déjà six mois n'aide pas à atténuer cette méfiance. Les gens ont peur de ce qu'on peut voir et raconter dans nos propres pays. Une simple photo qui prouverait nos dires pourrait les mettre dans le pétrin. Car, force est de constater que le nouveau gouvernement n'agit pas très proprement.

Je suis amené dans une petite rue où l'accès est restreint, l'agent parle avec les soldats sur place, me laisse avec eux et s'en va. On me pose encore les mêmes questions. Seulement, on ne me laisse pas encore partir. Sans aucune explication, je suis amené de l'autre côté de la place Tarhir pour rejoindre leur poste de commandement local. C'est là que les choses se sont corsées et que j'ai pu constater comment les choses se passent réellement en Égypte. Sisi, de par son jeu politique, en déclarant les Frères musulmans organisation terroriste, a réussi d'une façon remarquable à diviser la population. Tu es pour Sisi, ou tu es contre. Si tu es contre, tu es forcement pour les Frères musulmans et donc considéré comme un terroriste, un ennemi. Comme j’étais escorté par quatre ou cinq soldats, la foule a cru que j'étais un Frère musulman, un espion venu d'ailleurs ou je ne sais quoi. Bref que je n'aimais pas Sisi, le nouveau héros de l´Égypte. On m’a injurié et tenté de me frapper. Les cinq soldats n'arrivaient plus à contenir la foule devenue hystérique Il a fallu courir pour atteindre la barrière indemne. Les pro-Sisi, venu célébrer, sont maintenant prêts à tout, même à tuer, tant ils se sont laisser endoctriner par lui.

De l'autre côté de la place, où se tiennent des soldats en attente et le commandement, je suis laissé dans une petite cabane malpropre avec d'autres détenus, des Égyptiens, dont certains sont blessés. Un d’entre eux a même du sang plein le visage. A-t-il eu des problèmes avec la population ou avec l'armée? Je m'assois et j'attends. Impossible de savoir ce qu'on me veut. Les soldats ont mon passeport et mon appareil photo. Ils parlent entre eux et font des recherches pour savoir si mon nom apparaît quelque part sur une fiche. J’imagine qu’ils cherchent à savoir qui je suis, ou qui je ne suis pas. Un Américain et trois Espagnols apparaissent dans la « salle d'attente ». Le premier dit s'être retrouvé par hasard au milieu d'un groupe de manifestants qui fuyaient la police et a été arrêté. Il sera relâché une heure plus tard. Les Espagnols ont vécu pire encore. Ces trois jeunes journalistes souhaitaient tourner un reportage sur la fête. Ils se sont installés dans un coin pour tourner des images. Les participants à la fête voulaient se montrer à la camera, crier, chanter. Mais il leur fallait un endroit plus tranquille pour obtenir une meilleure prise de son. Certains ont pu s'imaginer qu'ils cherchaient à se cacher et affirmer que la célébration n’avait attiré que peu de gens. La foule s'est ruée sur eux. Ils ont jeté la camera par terre et elle s’est brisée en morceaux. L’homme a été roué de coups. Les deux femmes s'en sont tirées indemnes mais légèrement amochées. Les soldats se sont précipités pour tenter de les protéger. Mais ils ont dû repasser dans la foule une seconde fois. Les soldats n'ont pas pu retenir tous les coups. Ils ont ensuite subit les mêmes procédures et complications que moi. Ils ont réussi à sortir après deux heures. Les trois journalistes ont pu contacter leur ambassade, les choses sont donc allées plus rapidement que dans mon cas. Leurs passeports repris, ils sont allés rejoindre leur patron qui les attendait avec une fourgonnette de l'ambassade d´Espagne. Ils se sont dirigés vers l'hôpital pour vérifier l'état de leurs blessures.

Il ne reste que moi et un Égyptien qui attendons dans cette cabane. Il est blessé à la tête. J’ignore pourquoi il est ici. Il est désespéré. Il semble imaginer ce qui va suivre et ne pas vouloir y croire. Il a essayé de sortir et poser des questions, mais a été repoussé brutalement, comme une merde, par un des soldats. Je ne comprends pas un mot d’arabe mais je comprends très bien qu'il le méprise, qu'il le menace, qu'il n´est rien.

« Et moi? Il se passe quoi? Je ne sais même pas encore ce que je fais ici. » On me répond que ce sera fini dans cinq minutes.

« Ça fait trois heures que tu me dis cinq minutes! Le soleil se couche, je n'ai pas envie de rentrer chez-moi à la noirceur. Les rues sont dangereuses ce soir. Il y aura des manifestations partout. J'en ai assez, tu sais ce que je fais ici en Égypte? Je te l'ai dit qui je suis. Regarde seulement mon passeport, je suis passé par la Turquie et par l'Europe juste avant d'arriver au Caire. Qu'est-ce que tu veux que je sois d'autre qu’un foutu voyageur qui était curieux de voir la célébration? »

« J'ai fait un appel. Quelqu'un s'en vient avec ton passeport et tu seras libre dans cinq minutes. » Après une demi-heure, il dit enfin : « C'est bon, suis moi » On me transporte au bout de la rue, près de la sortie et de ma liberté. On me laisse à un policier. Ce dernier m'ordonne gentiment de monter à l’arrière d'une camionnette dans laquelle d'autres personnes attendent. « Il se passe quoi là? Je ne peux pas ravoir mon passeport? Pourquoi je ne peux pas partir? »

« On t'emmène au poste de police. Tu es en état d'arrestation. »

« Quoi? C'est quoi cette idée? Pour quelle raison suis-je arrêté? » On est huit ou dix personnes dans la camionnette. Assis sur deux rangées de bancs, dos-à-dos. Je suis le seul étranger. À côté de moi, un gamin. Il n'a même pas un poil au menton. Pas 15 ans. Je lui en donne peut-être 11. Il est terrorisé. Les policiers pointent mon sac et disent que je devrais manger. J'avais presque oublié. J'ai encore le shawarma que je devais rapporter à l'hôtel. Je l’offre au gamin qui le refuse. Moi non plus je n'ai pas vraiment d'appétit. Parmi les policiers qui jasent et rigolent, un parle anglais. Il m'explique que je n'avais pas le droit d'être à cette fête, qu'elle était réservée aux Égyptiens. « Mais ça n'a aucun sens! La sécurité à l'entrée a vu mon passeport et m’a souhaité la bienvenue. Si je n'ai pas le droit d'être ici, vous n'aviez qu'à me le dire là-bas! » Il ajoute que ma longue barbe ne m'aide pas non plus. Que j'ai l'air suspect, que je pourrais passer pour un terroriste. « Mais tu n'as pas à t'inquiéter, tout se passera bien. Tu dois seulement être interrogé et ensuite tu seras libre. » Et pour combien de temps ça? Deux jours, trois jours? « Non! Non! Dans moins de 24h tu seras chez toi. » En gros, ce que je comprends, c'est qu’on accepte seulement ceux qui crient à la gloire de Sisi, et que si on est soupçonné d'avoir des idées contraires, on vous embarque. Sans la moindre preuve, sans le moindre crime. Ensuite, on verra si on vous relâche…

Un autre détenu est arrivé. Cheveux gris, la cinquantaine, le visage ferme. On dirait qu'il connaît déjà ce milieu, qu'il se prépare mentalement. Avant de monter dans le camion, les policiers rient de lui, l'insultent, le frappent au visage. Quand je demande aux policiers pourquoi ils agissent ainsi, ils me répondent : « Ne t'en fais pas. Ce n'est qu'un terroriste ». Quelle était la différence entre lui et moi? Je suis un étranger. Les autorités ne veulent pas de problèmes diplomatiques. Lui n´est qu’un Égyptien. Il n´est rien, personne ne va oser venir le réclamer.

Au poste de police, les détenus sont débarqués, mis en file indienne et poussés à l'intérieur. Moi j'ai un traitement de faveur, je suis pris par le bras et gentiment conduit à la suite des autres. Dans l'escalier, l'inspecteur me chuchote doucement à l'oreille : « Money ». « Ah non! Pas ça en plus! Je ne jouerai pas à ton jeu, laisse-moi partir et ne me parle pas d´argent. » Dans une pièce, deux jeunes sont debout face au mur et les yeux bandés. Ils ont l'air brisés. Les autres détenus vont les rejoindre. Moi je suis conduit dans un bureau. Je n'attends que deux minutes avant qu'un homme entre. Il me tend mon passeport et mon appareil photo : « Tu es libre ».

En langage de politicien, l'agent m'a expliqué qu'il était préférable pour moi d’éviter les lieux de rassemblement. Il s’est excusé du désagrément mais qu’effectivement, ma barbe joue contre moi. La tension est forte dans la rue et les soldats sont souvent sur les dents. Il a refusé d'avouer que le gouvernement n'aime pas voir des étrangers prendre des photos n’importe où. Je suis reste près du poste de police assez longtemps pour entendre des cris qui venaient de l´intérieur. Personne ne saura vraiment comment ces pauvres sont traités.

Pendant que plusieurs festoyaient, un peu partout, des groupes révolutionnaires, des jeunes qui ne veulent pas d'un état policier à la tête du pays (Frères musulmans, Mouvement du six avril et autres groupes moins connus) tentaient de se réunir. Ils n'avaient pas le temps de faire quoi que ce soit, pas de manifestations, rien. Dès qu'un groupe était réuni quelque part, les soldats et les policiers faisaient un « massacre » et le dispersait. Sur la page Facebook du Mouvement du six avril, les nouvelles étaient diffusées au fur et à mesure : « Partout nos membres tombent comme des mouches. L'armée fait des arrestations sans aucune raison, des gens sont assassinés partout. » Plus de 50 personnes ont été tuées et 700 autres mis en état d’arrestation cette journée-là. Ces chiffres proviennent du gouvernement. Les chiffres réels sont sans doute différents. Le peuple avait une dernière chance de reprendre le contrôle de la révolution et il a été battu. Sisi avais tout planifié et a fait un coup de maître. Il n´y a maintenant plus d’opposition dans le pays. Les opposants sont tous en prison ou morts. Ceux qui restent sont trop peu nombreux et doivent se cacher. La dictature est officiellement rétablie en Égypte…

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