Prélude à une chronique

Prélude à une chronique

25 janvier 2014 par 

J’entame cette chronique culturelle en revenant sur une lecture ancienne, que je n’ai jamais pu oublier et sur laquelle je m’étais promis de revenir. Je veux parler de l’essai de Judith Schlanger intitulé Présence des œuvres perdues (Hermann, 2010), dans lequel la philosophe nous fait prendre conscience de la quantité innombrable d’œuvres d’art que nous avons perdues au fil des siècles, et que nous continuons de perdre encore jour après jour. Songe-t-on, pour une œuvre à laquelle nous donnons notre attention, à toutes celles que nous laissons dans l’ombre, devant lesquelles nous nous fermons?

La question posée par Judith Schlanger, je dois l’avouer, m’est apparue superflue aux tout premiers abords. En fait, elle m’embarrassait. Après dix années passées à étudier la littérature, et encore aujourd’hui, maintenant que je l’enseigne, je suis plutôt frappée par la présence massive et écrasante des œuvres « préservées », le temps défilant me confirme que je n’en aurai jamais fait le tour. Tant à lire, et si peu de temps. Sans parler de tout ce qu’il y a à voir et à entendre… Quiconque fréquente un tant soit peu la scène culturelle a déjà senti ce contraste entre l’abondance des œuvres et les limites de l’attention qu’on peut leur porter, à l’échelle individuelle ou collective.

Doit-on pour autant s’en affliger? Plus encore, si j’en reviens à Judith Schlanger, faut-il en rajouter en faisant une place aux œuvres perdues, celles qui n’ont pas survécu au passage du temps? La scène culturelle est déjà pleine à craquer; faut-il en plus prendre le temps de penser à tout ce qui n’y accède pas? C’est cette réflexion que le livre de Judith Schlanger nous oblige à faire. Le temps de nous rendre compte que la perte des œuvres fait partie intégrante de la culture humaine, qu’elle en est « la face cachée » (p. 172) : le destin de la plupart des œuvres est de rester invisible. La force de ce livre est de nous amener à appréhender cette invisibilité non comme une fatalité, mais comme une réalité constituante de la scène culturelle.

On pourrait penser que la sensibilité récemment développée pour la préservation du patrimoine, de même que les moyens technologiques dont nous disposons aujourd’hui pour l’archivage nous prémunissent contre la perte des œuvres. Judith Schlanger montre que les choses sont beaucoup plus compliquées, plus tordues. Nos nouvelles structures de préservation engendrent une surabondance qui favorise le désintéressement et l’indifférence, par où le problème refait surface : « […] la protection ne vient pas du nombre, mais de l’intérêt. » (p. 195) C’est notre capacité d’accueillir les œuvres et de les apprécier, de leur faire une place dans notre imaginaire qui se retrouve au cœur du problème : « Le fait de ne pas les recevoir condamne, sans le savoir, une infinité de productions » (p. 157). Le livre de Judith Schlanger nous invite et nous aide à demeurer conscients de cela, du fait que la visibilité que nous choisissons de donner ou non aux œuvres, avant même qu’il soit question de leur valeur, a sur elles, souvent, pouvoir de vie ou de mort.

Sans prétendre apporter quelque réponse ou solution à la question posée par Judith Schlanger, j’aimerais, si cela était possible, pouvoir envisager une chronique culturelle qui la fasse perdurer, qui continue de la faire entendre, qui ne la taise pas, à tout le moins. En rendant compte de rencontres ou d’événements artistiques comme autant d’éclats, de moments détachés du reste, et qui l’ouvrent. En m’attardant à ce qui rend les œuvres inclassables, à ce qui fait qu’elles nous restent en tête sans qu’on puisse les y ranger parmi tout le reste, à ce qui en elles, chaque fois, fait éclat du reste. En aménageant un espace qui permette non pas d’en rendre compte, mais de les laisser être au-devant de nous; au-devant, peut-être, de la mémoire. Une chronique culturelle ne peut pas lutter contre la perte des œuvres, mais elle peut peut-être suspendre un temps l’indifférence, et l’incuriosité.

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