Une rumeur d’anomie

La Charte des valeurs québécoises

Une rumeur d’anomie

9 novembre 2013 par 

Ce nous, en effet, est l’expression d’un acte de pouvoir. Il suppose une ségrégation, indissociablement comme fait social et comme séparation physique. Photo : Louis-Philippe Cusson

Le 10 septembre dernier, le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, Bernard Drainville, relançait la question des accommodements raisonnables en présentant les propositions gouvernementales en matière de neutralité religieuse de l’État et d’encadrement des accommodements religieux, et annonçait la tenue d’une consultation publique relative au projet de Charte des valeurs québécoises. Dans le grand débat sur l’identité québécoise ravivé depuis, la question d’un nous censé inclure tous les citoyens canadiens qui habitent au Québec a refait surface.

On sait du vrai nous qu’il devrait venir de l’union des différences, et non de l’uniformisation. Or, le nous québécois, tel que le propose le gouvernement Marois avec la Charte des valeurs québécoises, se construit autrement sur la base d’un travail symbolique et social qui ne peut être saisi que dans des rapports de domination, en ce qu’il procède de processus d’exclusion. Ainsi, et même s’il affirme se reconnaître sur la base de valeurs qui le définissent, ce nous est invariablement une construction politique et idéologique qui recouvre moins une ontologie (l’essence du « nous » est fictive) qu’un rapport de forces.

Ce nous, en effet, est l’expression d’un acte de pouvoir. Il suppose une ségrégation, indissociablement comme fait social et comme séparation physique. Ainsi le devoir de réserve et de neutralité religieuse pour le personnel de l’État (ce même devoir qui demande au personnel de manifester la neutralité religieuse de l’État et le caractère laïque de ses institutions) engage-t-il très logiquement une mise à l’écart physique qui réduit tendanciellement aux seuls espaces domestique et communautaire les endroits susceptibles d’être fréquentés par ceux que l’on préjugera incapables de faire leurs, par leurs comportements et leur apparence, les grandes valeurs québécoises. Le devoir de réserve et de neutralité religieuse pour le personnel de l’État ne manquera donc pas, en un mot, de tenir à distance physique les exclus du nous.

Mais cette mise à distance physique ne correspond, au demeurant, qu’au corollaire spatial exprimant (et venant renforcer) la mise à distance sociale d’individus injustement réduits à des problèmes sociaux pour, dit-on, ne pas partager les valeurs québécoises et par là menacer notre mode de vie. Le schéma peut sembler primaire. Il garantit pourtant la cohérence du processus.

Notre indignation sera-t-elle rétrospective ? Pardonnera-t-elle un nous qui contient et dissimule, sous son apparente neutralité, une composante idéologique liée au projet qu’il soutient et promeut : une définition non conflictuelle de la collectivité québécoise1. Un nous qui, pour ce faire, se paye de l’exclusion (sans fracture économique, mais avec refus de relation) de ceux qu’il définit comme autres. Un nous qui, en cela, menace le projet même de la sociologie : assurer le lien social. Qui porte ainsi en lui une rumeur d’anomie, de même que celle d’un Québec désespérément homogène. D’un Québec fait de vrais nous autres.

  1. Voir « Nos valeurs excluent l’exclusion : 100 intellectuels contre le projet de charte », septembre 2013.
Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe