« On n’a pas besoin d’une charte »

Louis Balthazar, auteur du Nouveau bilan du nationalisme au Québec

« On n’a pas besoin d’une charte »

9 novembre 2013 par 

Il y a des irritants, des accrochages et des situations préoccupantes, mais dans l’ensemble, indique Louis Balthazar, « On n’a pas vraiment besoin d’une charte des valeurs québécoises. » Photo : Gracieuseté Louis Balthazar

Louis Balthazar s’intéresse à l’identité québécoise depuis des décennies. Il observe, scrute, analyse, mais surtout cherche à nommer cette identité. Un défi colossal quand on sait qu’en quelques décennies seulement, les Canadiens français se sont forgé une culture dictée par l’omniprésence de la religion et par la proximité des Canadiens anglais et des Américains, en plus de partager un héritage européen certain. Il aura fallu des périodes troubles, des événements violents, des ruptures radicales pour forcer les Québécois à se définir. Pour nommer l’identité québécoise en 2013, il faut connaître l’histoire. Louis Balthazar la connaît cette histoire, il l’a vécue. Les premiers jalons de cette construction identitaire sont sans doute issus de la Révolution tranquille. Les Canadiens français deviennent des Québécois, et l’Église est évincée de l’équation. À compter de la fin des années 60, le mouvement séparatiste force la population à réfléchir à son avenir au sein de la culture canadienne. Que l’on soit pour ou contre, l’idée de société distincte fait son chemin. Pour Louis Balthazar, le référendum de 1995 viendra catalyser un malaise identitaire ambiant. Le premier ministre Jacques Parizeau lance son « On a perdu pourquoi en fait ? […] à cause de l’argent et des votes ethniques », créant ainsi deux catégories de Québécois, dit Balthazar. Les immigrants ne sont plus Québécois. Certes, ils conservent les droits que leur confère la Charte des droits et libertés, mais sans plus. Comment ensuite se demander pourquoi certains d’entre eux préfèrent conserver leur culture, leur langue et ne tentent pas de s’intégrer ? Y a-t-il encore une place pour eux dans le Québec des « de souche » ?

L’arrivée de Lucien Bouchard À la suite du référendum de 1995, Lucien Bouchard quitte le Bloc québécois et Ottawa pour joindre le PQ et devenir premier ministre. Louis Balthazar parle d’un moment charnière pour la fierté des Québécois. Bouchard a un discours rassembleur. Moult campagnes de sensibilisation, de règlements, de lois viendront tenter de corriger la situation créée par Parizeau. Le Québec se voudra inclusif et accueillant. Des politiques favoriseront même l’immigration. Mais la population était-elle prête à ouvrir ses horizons en ayant encore en tête les stigmates laissés par tant d’années d’oppression culturelle et religieuse ? Qui sont ces immigrants qui finissent par revendiquer le droit de vivre selon leurs coutumes, leur religion, alors qu’on leur offre l’hospitalité ? C’est dans ce contexte que naît la commission Bouchard-Taylor. Louis Balthazar note, dans Nouveau bilan du nationalisme au Québec, que les demandes d’accommodements dits raisonnables n’étaient pourtant pas si nombreuses, ni très problématiques. Les médias, selon lui, ont souvent assombri le tableau. La preuve, le rapport des commissaires indique que les Québécois ne seront pas « assimilés » par d’autres cultures, que la situation n’est pas si horrible, que la majorité des immigrants et des Québécois vivent en harmonie. Il y a des irritants, des accrochages et des situations préoccupantes, mais dans l’ensemble, indique Louis Balthazar, « on n’a pas vraiment besoin d’une charte des valeurs québécoises. » Alors pourquoi le gouvernement ressent-il le besoin d’aller jusqu’à « jouer », éventuellement, dans la Charte des droits et libertés de la personne pour définir et préserver l’identité québécoise ? Selon Balthazar, deux raisons s’imposent. D’abord, les intellectuels québécois cherchent à se rapprocher du modèle français en tentant d’imposer une laïcité étatique réelle et assumée. Mais les raisons qui les amènent à opter pour ce schéma de gouvernance ne sont pas si claires. Pour se distinguer des politiques plus libérales du Canada anglais et des États-Unis ? Pour renforcer l’idée d’une société distincte ? Ensuite, il y a la politique elle-même. Dans le contexte d’un gouvernement minoritaire qui cherche à se faire réélire, on tente de courtiser le plus grand nombre. Force est de constater qu’il y a un malaise au Québec sur le port du voile surtout. Alors pourquoi ne pas miser sur les craintes de certains pour élaborer une politique rassembleuse qui va rassurer ? Une charte qui affirmerait une identité québécoise. Même si le débat entourant le projet de charte semble diviser la société, dans les faits, il pourrait bien amener les Québécois à se rassembler et à se questionner sur leur identité. On pourrait facilement croire à un suicide politique de la part du gouvernement Marois. Au contraire, dit Louis Balthazar, et les sondages tendent à lui donner raison. Balthazar est lucide. Même si, selon lui, une charte n’est pas nécessaire, il demeure important de se questionner sur la laïcité. Il prône une laïcité ouverte et tolérante. « Le modèle français a de bons côtés, mais nous vivons en Amérique. Même si nous voulons souvent nous dissocier des politiques américaines ou canadiennes, nous ne vivons pas en vase clos. » Selon lui, nos voisins vivent des situations semblables aux nôtres avec l’immigration. Ils choisissent pourtant de s’en accommoder sans forcer les femmes à se dévoiler par exemple. Mais attention, dit Balthazar, on doit quand même viser à faciliter l’intégration des immigrants quitte à instaurer des règlements et des lois.
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