Les Bijoux brillent toujours

Les Bijoux brillent toujours

7 juillet 2013 par 

Hergé, Les Bijoux de la Castafiore, Casterman, 1963.

Les Bijoux de la Castafiore de Hergé a 50 ans. Le lecteur de Tintin, amateur d’aventures, qui ne l’aurait pas lu, sera déçu de ne pas retrouver de grandes tribulations dans cet album qualifié de meilleure BD du XXe siècle. Ici, ni voyage au pays des Arumbayas ou chez les Incas, fini la lune ! Fini aussi les explorations sous-marines à la recherche de trésors. Le secret du monde est dévoilé et confine le héros à la vie sédentaire visitant uniquement ses amis du château de Moulinsart. Les Bijoux de la Castafiore n’est pas une affaire de bijoux volés. Cette fois-ci, c’est davantage la communication qui est volée, dérobée, truffée de parasites qui la malmènent. Elle perd son lest, son sens. Tout le monde est blessé, isolé, démembré et disloqué dans des dialogues de sourds de bouches pâteuses et d’oreilles bouchées. La solitude est un drame ! Bianca Castafiore, célèbre diva interprétant l’air des Bijoux, s’invite à Moulinsart avec sa camériste et son pianiste pour un séjour qui sera fort long pour son hôte le capitaine Haddock. Une invasion va suivre : celle des médias. Aussitôt, les revues à potins annoncent le mariage de la diva et du capitaine. L’effet est explosif : télégrammes de félicitations, missives, etc. Le capitaine, heurté et blessé, est en chaise roulante depuis une foulure au pied. Il est tombé dans l’escalier central (symbolisant le canal rompu de la communication). Dans le florilège de ses meilleurs textes sur le créateur de Tintin, Hergé, mon ami, le philosophe Michel Serres affirme avec conviction que « s’il y a un ouvrage de référence sur les communications, c’est bien Les Bijoux de la Castafiore. Honte aux spécialistes et à leurs propos indigestes et ésotériques ». L’album de Hergé est clair, net et exhaustif. Tout ce qui brouille la communication y est démontré sous toutes les facettes imaginables. Par exemple, sur fond de vocalises, Haddock, assis près du perroquet que lui a offert la Castafiore, répond au téléphone. La dame à l’appareil se croit à la boucherie Sanzot. Le capitaine dit que c’est le mauvais numéro. Le perroquet répète maintes fois « Allo ! J’écoute ! » et « Dring, dring », ce qui exaspère le capitaine. Ce dernier interpelle le perroquet : « Vas-tu la boucler, oui ou on, espèce de vieille perruche bavarde ! » La dame au bout du fil prend l’insulte pour elle et traite le capitaine de mufle. « Mais je ne vous insulte pas, espèce de catachrèse. » Immédiatement, la femme raccroche. Le capitaine est en furie. Il veut noyer le perroquet. Ici, comme tout au long du récit, le fameux schéma récepteur/émetteur n’est pas invisible car il se révèle par les contorsions qu’il subit. Hergé ne manque pas un seul parasite qui mine les dialogues, du téléphone au téléviseur. Il y a aussi les gammes, les vocalises, les fausses pistes, même la circulation et le trafic sont pris à partie. Tout est perturbé. La communication tourne en rond. Elle ne transporte que ses propres transports et ne dit rien. Absence de message, que du bruit ! Parfois, rien à la source, sinon une approximation. Par exemple, la radio annonce que le centre-ville est congestionné. « Courez-y sans plus attendre ! » En principe la place devrait se libérer. Mais non ! Si tous pensent de la sorte, cela suffit pour la remplir de nouveau. Rien n’est dit ! Les Bijoux de la Castafiore brillent toujours de leur éclat rutilant après 50 ans. Après la présentation de son texte, lors d’une conférence, Hergé s’est levé et a qualifié le philosophe Michel Serres de menteur, lui avouant que jamais il n’avait pensé à tout cela. Ce titre incontournable de Tintin se présente aussi sous la forme d’un fac-similé fort soigné de l’édition originale de 1963.
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