Quand une entreprise oublie d’où elle vient

Alimentation Coop Rimouski

Quand une entreprise oublie d’où elle vient

16 mars 2013 par 

La coopération est un puissant moyen de libération économique entre les mains du peuple. – Paul Hubert

C’est pour faire connaître et faire progresser le mouvement coopératif dans le monde que l’ONU a proclamé l’année 2012 « Année internationale des coopératives ». Si deux coopératives québécoises ont attiré l’attention pendant la dernière année, soit Aliments Ultima et Alimentation Coop Rimouski, la première fait honneur aux ambitions des Nations Unies alors que la seconde fait piètre figure.

Les valeurs coopératives

D’abord, rappelons ce qui, au-delà des ristournes et du réinvestissement des profits dans la communauté, distingue coopérative et entreprise privée. Louis Favreau, professeur à l’Université du Québec en Outaouais et titulaire de la Chaire de recherche en développement des collectivités, affirme que, « nées dans le sillage de mouvements sociaux (paysan, ouvrier, associatif, des femmes, écologique), ces entreprises ont des fondements éthiques et des règles qui traduisent cette perspective de développer des “organisations économiques solidaires” ». À cela, il ajoute que leur premier objectif n’est pas de maximiser leurs profits, mais d’assurer leur utilité sociale par la viabilité économique et de se protéger « des impératifs tyranniques d’actionnaires à la recherche du maximum de gains ».

La Loi sur les coopératives du Québec stipule qu’une coopérative doit exploiter une entreprise conformément aux règles d’actions coopératives, soit, d’après l’ONU, l’adhésion volontaire et ouverte à tous, le pouvoir démocratique exercé par les membres, la participation économique des membres, l’autonomie et l’indépendance, l’éducation, la formation et l’information, la coopération entre les coopératives et l’engagement envers la communauté.

Un combat inspiré

Force est de constater qu’au contraire d’Aliments Ultima, les « dirigeants » d’Alimentation Coop, l’entité qui a remplacé la Coopérative des consommateurs de Rimouski, semblent avoir perdu contact avec leurs racines. (Photo : Solenne Cadieux)

C’est en 1844, pour contrer les effets néfastes de l’industrialisation, que des tisserands anglais ont fondé la première entreprise réellement coopérative. En 1860, le Québec se joignait au premier regroupement de fermiers canadiens, qui mènera à la fondation de 1 200 fromageries et crèmeries au pays. Peut-on y voir une source d’inspiration pour la coopérative Aliments Ultima, fabricante de Iögo, des produits 100 % québécois ? Si Ultima, une coentreprise de la coopérative Agropur, a lancé en grandes pompes en août dernier une gamme de yogourts « fait[s] par des gens d’ici », c’est pour assurer sa survie et le maintien des quelque 600 emplois dans son usine de Granby, ses centres de distribution et ses bureaux au Québec. Elle cherchait aussi à sauvegarder son association avec les 3 300 membres d’Agropur, tous situés sur le sol québécois et à qui la coopérative a remis 110 millions de dollars en ristournes et en dons à la communauté en 2011. Ultima a ainsi refusé de se laisser acheter par Yoplait, tout comme elle s’est battue pour conserver la fabrication des yogourts du géant franco-américain, fabrication qu’elle assure depuis 1972. Dans son aventure qui a duré près de deux ans, Ultima a à la fois su préserver son indépendance face à Yoplait, son lien avec la coopérative Agropur et son engagement envers toute la communauté québécoise.

Un pour tous ou tous pour un ?

Force est de constater qu’au contraire d’Aliments Ultima, les « dirigeants » d’Alimentation Coop, l’entité qui a remplacé la Coopérative des consommateurs de Rimouski, démantelée à la demande de Sobeys, semblent avoir perdu contact avec leurs racines, qui dataient pourtant de 1939. Paul Hubert, l’un des fondateurs de La Ménagère, la toute première coopérative de consommateurs de Rimouski, s’était alors battu pour redonner le pouvoir aux citoyens qui luttaient pour se remettre de la Grande Dépression.

Si les derniers changements dans la structure de la Coop ont permis de conserver 250 emplois, qu’en est-il de l’âme coopérative qui, selon les porte-parole, nourrit toujours ce projet ? Parmi les sept principes coopératifs énumérés plus haut, au moins quatre ont souffert des dernières décisions prises par les dirigeants de la coopérative rimouskoise.

Les principes d’autonomie et d’indépendance ont été enfreints parce que la Coop est désormais sous le joug du géant de l’alimentation Sobeys, une filiale d’Empire Company Limited qui a pour devise « Le pouvoir d’un seul » et dont « le premier objectif est de maximiser la valeur à long terme d’Empire ». Le principe de coopération entre coopératives se trouve également ignoré parce qu’en s’associant à Shell pour des raisons « super avantageuses pour notre coopérative et nos membres 1 », dixit Jean-Roch Michaud, président d’Alimentation Coop Rimouski, la Coop laisse tomber Sonic, la plus importante coopérative pétrolière québécoise, pour s’associer à une station qui appartient à... Sobeys. En plus, Shell donne des points rabais IGA, qui elle-même donne des coupons rabais Shell. Avantageux pour qui, déjà ? Par le fait même, c’est l’engagement envers la communauté qui est nié parce que c’est le cœur même du mouvement coopératif qui est bafoué par la domination d’un géant canadien, et ce, directement aux frais d’une entreprise québécoise. Notons enfin un quatrième principe qui est enfreint, soit le devoir d’information, car tous ces éléments sont gardés sous silence, au nom du seul avantage réel pour les membres de la coopérative, la région du Bas-Saint-Laurent et la communauté québécoise : le maintien de 250 emplois. Si cet élément n’est pas à négliger, une question demeure : avons-nous toujours une coopérative de consommateurs à Rimouski ou est-ce qu’un géant canadien profite de l’image coopérative pour son seul profit ?

1. Ernies Wells, « Alimentation Coop Rimouski change Sonic par Shell ». hebdosregionaux.ca/bas-st-laurent/2012/12/03/alimentation-coop-rimouski-change-sonic-par-shell
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