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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

Joseph Signay et la légende dorée du solitaire par dévotion

Joseph Signay et la légende dorée du solitaire par dévotion

16 mars 2013 par 

Si, en 1769, avec la publication du roman de Frances Brooke, The History of Emily Montague, Toussaint Cartier devient un personnage littéraire 1, c’est avec Joseph Signay, évêque de Québec de 1833 à 1850, qu’il entre dans la légende dorée. Autant les quelques données factuelles sur le personnage posent problème, notamment en ce qui a trait à sa vocation d’ermite, réprouvée par le pape Benoît XIV, autant les récits du XIXe siècle tendront à donner une version édifiante de l’ermite comme chrétien exemplaire. Une telle visée n’est bien sûr pas étrangère au fait que ces textes émanent d’hommes d’Église ou de catholiques convaincus et militants.

C’est lors de sa seconde visite pastorale à Rimouski en juillet 1838 que Joseph Signay consigne par écrit les quelques éléments recueillis auprès de témoins encore vivants : « Nous avons entendu d’abord quelques vieillards âgés de plus de 80 ans qui nous ont assurés que dans leur enfance ils ont tous bien connu cet ermite pour avoir visité fréquemment le lieu de sa résidence. » L’évêque prend également la peine de consulter d’autres informateurs qui, bien que n’ayant pas connu eux-mêmes le solitaire, se fondent sur la mémoire de leurs parents. De la confrontation de ces témoignages, il ressort d’abord que Toussaint Cartier séjourna sur l’île pendant 38 ans. Ce que confirment les archives, puisque l’acte de cession date du 15 novembre 1728 et que l’ermite est décédé le 30 janvier 1767. Il ressort aussi que l’on croyait que l’ermite était un descendant de Jacques Cartier. La nuance sur le fait qu’il s’agit d’une croyance montre bien que l’évêque n’était pas lui-même convaincu de la véracité de ce détail, à juste titre puisque Jacques Cartier n’eut pas d’enfant. Par ailleurs, une tradition orale, encore vivante aujourd’hui, prétend que Toussaint Cartier ne serait pas l’identité véritable de l’ermite, mais le nom qu’il se serait donné après avoir repris connaissance le jour de la Toussaint, le 1er novembre, à la suite du naufrage de son navire.

Dans la reconstitution de la vie de l’ermite à partir des témoignages recueillis, apparaissent une contradiction flagrante et certaines invraisemblances. La contradiction concerne le moment où Toussaint Cartier aurait décidé de se faire ermite, soit à l’âge de 28 ou 29 ans, alors que l’évêque note qu’il serait mort à 60 ans et qu’il vécut 38 ans sur l’île. Un simple calcul donne à voir que l’ermite aurait eu 66 ou 67 ans, et non 60, lors de son décès. C’est pourtant l’âge d’environ 60 ans que le missionnaire Ambroise Rouillard note dans l’acte de sépulture. Si l’évêque suppose que Toussaint Cartier, exposé au danger de mourir dans une tempête, aurait fait vœu de « vivre séparé du monde au premier lieu où il pourrait prendre terre », les indications qu’il donne par rapport à sa maison (habitation d’une trentaine de pieds divisée en trois chambres, dont une réservée à la prière) correspondent aux dimensions des presbytères sous le régime français et aux ermitages traditionnels constitués d’une salle à manger, d’une chambre à coucher et d’un oratoire.

C’est lors de sa seconde visite pastorale à Rimouski en juillet 1838 que Joseph Signay consigne par écrit les quelques éléments recueillis auprès de témoins encore vivants.

Tous les autres éléments relatifs à sa piété posent problème à différents égards et cherchent à donner un modèle de vie chrétienne aux fidèles plutôt qu’à reconstituer une quelconque vérité historique. Ainsi, l’évêque prétend qu’il avait une bibliothèque et paraissait bien instruit alors que, dans les actes notariés, l’ermite affirme ne pas savoir écrire et signe d’une croix comme les analphabètes. Par ailleurs, l’évêque juge que sa vie était régulière, qu’il fréquentait souvent les sacrements et qu’on le voyait fréquemment dans l’église. Or, tout au long du XVIIIe siècle, Rimouski est une mission et les sacrements n’y sont administrés que lorsque le missionnaire s’y trouve, en général une fois par année à la belle saison. L’église ne fut longtemps qu’une modeste chapelle, soumise aux avaries du temps, au point d’être inutilisable à certains moments. Quand l’évêque avance que le père Ambroise recevait souvent l’ermite chez lui et l’admettait à sa table, on peut douter de la fréquence de leurs rencontres, puisque les visites d’Ambroise Rouillard étaient rares et qu’il ne desservit Rimouski que pendant 29 des 38 années où l’ermite vécut sur l’île.

Il y a enfin un détail qui ne cadre pas avec la visée édifiante que l’évêque recherche et qui, pour cette raison, est sans doute authentique, à savoir le mal dont souffrait l’ermite : « Il éprouvait de fréquentes attaques d’épilepsie. Par suite de cette infirmité, un de ses yeux paraissait presque sorti de son orbite et, pour tempérer la douleur aiguë qu’il éprouvait, il faisait lécher son œil par son chien. »

En relatant la vie de l’ermite, Joseph Signay propose un modèle de vie chrétienne à suivre, mais il cherche sans doute également à justifier la récente création de la paroisse de Saint-Germain de Rimouski, inaugurée le 30 janvier 1829, alors qu’il était coadjuteur de l’évêque Panet. La date de cette érection canonique n’a sans doute pas été choisie au hasard. Elle rappelle symboliquement celle du 30 janvier 1767, qui correspond, d’après Ambroise Rouillard, à la mort de l’ermite et, d’après Joseph Signay, à son inhumation dans l’église. Le regain d’intérêt pour l’ermite de Saint-Barnabé correspond souvent, au XIXe siècle, à un moment crucial de l’histoire de l’Église, que ce soit la création de la première paroisse en 1829 ou encore l’érection diocésaine en 1867, 100 ans exactement après la mort de Toussaint Cartier.

1 Voir la série publiée dans Le Mouton NOIR, en particulier les articles nos 1, 2, 9 et 11.

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