Trouver son cri

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Trouver son cri

10 décembre 2012 par 

Trop longtemps / j’ai porté mon canot en des forêts citadines / mon pays m’appelle mon pays me revient / j’achève mon exil pour un retour / tremblant.

C’est dans la lignée de Joséphine Bacon que s’inscrit Natasha Kanapé Fontaine, une jeune Innue de Pessamit, qui publie son premier recueil de poésie. Née à Baie-Comeau en 1991, Natasha Kanapé Fontaine s’est fait connaître sur la scène rimouskoise par ses slams empreints d’une grande puissance.

N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures est un recueil cousu d’intensité. Il évoque la fin d’un monde : « J’ai PERDU mon nord. La boussole blanche s’est cassée », « Ma complainte est une terre / son peuple effacé ». Il dit la difficulté d’être lorsqu’on est l’héritière d’un peuple immense mais abîmé ainsi que le défi d’habiter un corps qui porte la morsure de l’Histoire : « Bienvenue dans mon corps fatigué, affamé d’un monde / parallèle ».

Derrière les mots se cache une quête identitaire – « Ton pas / est un homme qui cherche » –, comme si la jeune poétesse tentait de se définir dans le regard de son hypothétique lecteur, oscillant entre la femme sauvage qui danse au son du tambour et la fille de la ville perdue « en des forêts citadines ». La poétesse nous emmène dans son monde, métissé. Blanc de neige et rouge sang : les couleurs ne peuvent pas être plus tranchées. Parfois, le tissage se fait, parfois non. Parfois, les cultures s’affrontent, parfois elles s’unissent. Mais le métissage n’est jamais donné. Il se fait par altérations successives de l’être : « Les visions anciennes / mêlent à nos doigts lacés / les baisers du soir / aliénés ». Et mince est la frontière qui sépare la destruction de la création. Entre les caractères et les espaces blancs, on entend la crainte de la folie autant que la quête de liberté, au risque de se perdre. Les mots s’élancent et retombent dans le vent. Le tambour « cesse de battre, pour reprendre vie ». Comment trouver son chemin à travers l’histoire d’un peuple déraciné ? La tentation de l’oubli est à la mesure de la blessure : « Je m’enivre / d’insouciance ». À chaque poème, on lit la violence du meurtre : « Tshiuetin / perpétré / mon sort / est-il donc / déjà signé ? » Et pourtant, la légèreté sait se glisser au rythme des saisons qui s’égrènent, tranquilles et immuables. Le loup, le caribou et la perdrix accompagnent dans son chant de guérison l’Indienne à la peau pâle. Au fil du recueil, c’est le désir de vie qui expulse la tristesse infinie, la soif de l’autre qui fait sortir de soi. C’est dans la tendresse de la chair que se joue l’essentiel.

N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures est une ode à la terre meurtrie. Il y a dans cette attente immobile, dans cette course éperdue quelque chose que l’on ne pourra jamais rejoindre, une distance infranchissable avec ce que l’on a aimé sans le connaître. Dès lors, la seule voie de passage est l’écriture. Trouver sa langue propre à travers le dédale de la mémoire et transmuer, telle une alchimiste, la souffrance du passé en création. Natasha Kanapé Fontaine a trouvé son cri.

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