Pour une bibliothèque troisième lieu

Au-delà des livres

Pour une bibliothèque troisième lieu

10 décembre 2012 par 

Des rangées et des rangées de livres poussiéreux, voilà l’image que plusieurs personnes ont encore des bibliothèques. Et pourtant ! Les dernières années ont amené un lot de changements auxquels les bibliothécaires ont dû s’adapter : l’avènement d’Internet et du livre numérique en font partie. En juin 2009, un sondage Léger Marketing1 révélait que les personnes qui ne s’abonnent pas à la bibliothèque ne s’y reconnaissent tout simplement pas : 31 % d’entre elles ne voyaient aucun intérêt à le faire alors que 15 % croyaient que la bibliothèque ne répondait pas à leurs besoins. Pire : 20 % des répondants ont affirmé ne jamais y avoir pensé ! Il y a donc du chemin à faire pour changer les perceptions des Québécois. « Les entrepôts de livres, c’est fini ! », assure David Nadeau, responsable des bibliothèques à la ville de Rimouski. Mais comment réinventer un espace resté immuable dans l’imaginaire collectif ? La réponse est simple : créer, en collaboration avec les citoyens, une bibliothèque troisième lieu.

Le concept de troisième lieu est apparu en 1989 dans le livre The Great Good Place, écrit par le sociologue urbain Ray Oldenburg. Il y explique que notre vie de tous les jours est partagée entre différents espaces, dont la maison et le lieu de travail. Un quotidien limité à ces deux endroits semblerait toutefois bien fade. Nous avons tous besoin de fréquenter un troisième lieu pour socialiser et échanger avec les autres. En plus d’être neutre et facilement accessible, un tel endroit accueille des gens de tous les milieux, sans égard à leur niveau d’éducation ou à leur revenu. Les habitués se mélangent aux nouveaux venus pour y créer une ambiance accueillante et briser l’isolement. Ceux qui fréquentent un troisième lieu s’y sentent immédiatement comme chez eux : dans cet espace dénué de jugements et de contraintes, on peut tout simplement être soi.

Anciennement, au Québec, le parvis d’église, le magasin général et la place du marché faisaient office de troisièmes lieux. Ce sont maintenant les commerces qui tentent de fidéliser leur clientèle en se réclamant des théories développées par Oldenburg. Pourtant, la recherche de profits que poursuivent les entreprises est difficilement conciliable avec l’aspect social du concept. De par sa mission rassembleuse, qui est de permettre un accès démocratique à la culture et à une information de qualité, la bibliothèque incarne le troisième lieu idéal.

Un changement de l’intérieur

Pour faire oublier l’image austère et intimidante des bibliothèques traditionnelles, les designers et les architectes sont mis à contribution. Le design de la Grande Bibliothèque de Montréal en est un bon exemple. Qu’on aime ou non sa structure de verre trempé, le style de l’édifice incite les passants à franchir ses portes. Il n’est cependant pas nécessaire de modifier l’extérieur du bâtiment pour attirer de nouveaux visiteurs ; les plus grandes modifications doivent se faire à l’intérieur, en accordant plus de place aux usagers. On estime que dans les nouvelles constructions, 70 % de l’espace est dédié au public alors que 30 % est réservé aux livres et aux rayonnages. Dans les bibliothèques traditionnelles, c’était plutôt l’inverse ! En découpant l’espace en zones destinées à des usages bien définis, on s’assure également de créer un endroit qui répondra aux besoins de chaque visiteur, comme c’est maintenant le cas à la bibliothèque Gilles-Vigneault du Cégep de Rimouski, entièrement rénovée l’année dernière. Comme le souligne le bibliothécaire Frédéric Hardel, « le travail demeure la première raison pour fréquenter la bibliothèque, mais il est clair que plusieurs personnes viennent simplement pour lire. Nos fauteuils confortables y sont certainement pour quelque chose ! Nos postes de visionnement audiovisuel servent très fréquemment à des étudiants qui regardent un film de répertoire entre deux cours. D’autres viennent pour faire un puzzle collectif ou pour jouer à notre jeu d’échecs ». Selon lui, la fréquentation de la bibliothèque du cégep a augmenté depuis son réaménagement : « Nous avons présentement entre 800 et 1 200 personnes par jour qui transitent par la bibliothèque ! »

Une vocation sociale et culturelle

Le temps où les bibliothécaires faisaient taire les usagers d’un « chuuuut ! » bien senti est maintenant révolu. Si la bibliothèque troisième lieu comprend encore des espaces calmes et silencieux, elle propose aussi des endroits où les discussions sont les bienvenues. Les citoyens peuvent se réunir dans des salles de travail collaboratif, dans une section ludique pour enfants ou dans un chaleureux coin café. Les moyens varient, mais le but reste le même : créer un lieu de rassemblement et d’inclusion. Pour ce faire, les bibliothécaires doivent s’assurer d’adapter leurs services aux besoins de différentes clientèles. « La bibliothèque Lisette-Morin accueille régulièrement des groupes scolaires et des enfants fréquentant des centres de la petite enfance », explique David Nadeau. « Nous travaillons maintenant à mettre sur pied des projets pour offrir de nouveaux services répondant aux besoins spécifiques des autres clientèles : aînés, adolescents, jeunes familles. » En permettant aux citoyens de tous âges de se côtoyer, la bibliothèque crée un pont entre les générations. Elle facilite aussi l’adaptation des nouveaux arrivants en leur fournissant un endroit pour se familiariser avec la culture de leur région d’accueil, tout en créant des liens sociaux. Dans la bibliothèque troisième lieu, il n’y a pas de distinction entre la petite et la grande littérature. La culture populaire côtoie les classiques et les œuvres émergentes. Ce bouillonnement et cette variété de contenus créent à chaque visite une expérience unique, une occasion de découvertes. L’usager est encouragé à devenir lui-même un créateur : pour l’appuyer, l’établissement peut mettre à sa disposition des salles multimédia, fournir des logiciels de montage ou des planches à dessin. La bibliothèque se transforme en un lieu ludique et inspirant où l’expression artistique est à la portée de tous.

Avec l’avènement du livre numérique et des nouvelles technologies, les plus pessimistes remettent en question le rôle de la bibliothèque. Plutôt qu’une menace, voyons-y une chance de revaloriser sa dimension communautaire. La création d’une bibliothèque troisième lieu est un projet collectif rassembleur. En participant activement à son élaboration, les citoyens en feront un endroit vivant et dynamique : un endroit à leur image.

__________ 1. Léger Marketing, Perceptions et satisfaction des Québécois à l’égard des bibliothèques, juin 2009.

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