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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

La guerre de 1812 d’après les Mémoires de Philippe Aubert de Gaspé

La guerre de 1812 d’après les Mémoires de Philippe Aubert de Gaspé

16 octobre 2012 par 

Après une interruption de près de trois ans, voici la suite de la série d’articles consacrés à l’Est du Québec comme berceau de la littérature québécoise1. Dans cette vaste région du Québec maritime allant de Lévis à Gaspé, sont nés la plupart des écrivains importants du XIXe siècle, que l’on pense au critique Henri-Raymond Casgrain, au poète Louis Fréchette, au conteur Joseph-Charles Taché ou au romancier Philippe Aubert de Gaspé. À la faveur des commémorations officielles de la guerre de 1812, il nous a semblé intéressant de voir quelle représentation les Québécois du siècle dernier ont pu avoir de ce conflit, aujourd’hui presque oublié. Or, Philippe Aubert de Gaspé est assurément l’écrivain qui nous a laissé à ce propos le témoignage le plus éloquent dans ses Mémoires, publiés en 1866, plus d’un demi-siècle après les événements.

En 1812, profitant du conflit qui oppose la Grande-Bretagne à la France napoléonienne, les États-Unis décident de déclarer la guerre à leur ancienne métropole et d’envahir ses colonies nord-américaines. Après de multiples batailles au Québec, en Ontario, dans la région des Grands Lacs, sur l’Atlantique et dans les États du Sud, sans qu’aucun des belligérants n’arrive à s’imposer clairement, le traité de Gand met un terme au conflit en 1814 en imposant le retour au statu quo d’avant la guerre.

Le conflit de 1812 est la seule guerre dont Aubert de Gaspé a été le témoin. Autant son roman historique Les Anciens Canadiens était centré sur la Guerre de Sept Ans et la bataille des Plaines d’Abraham, autant la guerre de 1812, évoqué une bonne douzaine de fois, constitue la toile de fond de ses Mémoires. Fier de son ascendance nobiliaire et de son grand-père décoré de la croix de Saint-Louis, le mémorialiste, lui-même jadis capitaine de milice à Québec, accorde la plus haute importance à la participation de ses contemporains à ce conflit, qu’il juge révélatrice du courage individuel. Un peu comme si les grands hommes qu’il a côtoyés et qui se sont distingués dans les professions libérales ou la carrière politique trouvaient dans la vertu militaire leur ultime consécration. Ainsi, à propos de son ami le docteur Pierre Sales de Laterrière, il rappelle qu’il a été chirurgien major dans le corps des Voltigeurs et qu’il a servi pendant « toute la durée de la lutte avec nos voisins ». Évoquant la figure du premier ministre sir Étienne Taché, il insiste sur sa contribution à la défense des intérêts de ses compatriotes « pendant la guerre de 1812 et aussi par les luttes parlementaires ».

Mais par-dessus tout, la guerre de 1812 offre l’occasion à Aubert de Gaspé de prouver le courage collectif et la loyauté des Canadiens français à l’égard de la Couronne britannique. De ce point de vue, sa vision apparaît clairement idéalisée quand on sait que l’enrôlement obligatoire provoqua des émeutes à Lachine2 et une importante résistance, entre autres, à Rimouski3. S’il passe sous silence l’hostilité de certains de ses compatriotes à la guerre, c’est pour mieux combattre les stéréotypes que nombre d’Anglais se plaisent à colporter, en particulier sur la prétendue couardise des Français. Loin de chercher à réfuter lui-même de tels préjugés, il en délègue le soin à sir Isaac Brock, le grand héros de la guerre de 1812, mort les armes à la main lors de la bataille de Queenston Heights, dans le sud de l’Ontario :

« C’était un peu avant la guerre de 1812 : on s’occupait activement des mesures propres à résister à nos puissants voisins, lorsqu’un officier dit qu’il serait à peu près inutile de confier des armes aux Canadiens : qu’ils n’auraient pas, probablement, le courage de s’en servir. “Pourquoi, Monsieur ? fit le général Brock, le sang français ne coule-t-il pas dans leurs veines ? Eh bien ! Messieurs, je me suis trouvé plusieurs fois face à face avec les Français sur le champ de bataille et je puis témoigner de leur bravoure à toute épreuve : et bon sang ne ment jamais.” »

Nul ne sait s’il a effectivement tenu de tels propos, mais il s’agit là d’un procédé imparable consistant à faire parler un mort. La suite de l’histoire donnera en tout cas raison au héros de 1812 puisque les Canadiens français s’illustreront lors de la bataille de la Châteauguay en octobre 1813. Au cours de cette bataille, le corps des Voltigeurs défait les troupes américaines, cinq fois plus nombreuses, et repousse les envahisseurs hors du Bas-Canada. Aux Anglais prétendant que ce bataillon était constitué majoritairement des leurs, Aubert de Gaspé oppose un démenti formel : « Accordons aux Hauts-Canadiens la gloire qu’ils ont acquise pendant cette guerre dans leur province ; mais laissons aux Canadiens français celle d’avoir sauvé le Bas-Canada. » Une telle défense de ses compatriotes s’accompagne, chez lui, de la volonté de réhabiliter sa propre caste sociale, celle de la noblesse dont la fonction première était de faire la guerre. En effet, la célébration de cette victoire est aussi – et peut-être surtout – une manière de louer celui qui en fut l’artisan : Charles-Michel de Salaberry. C’est lui, en effet, qui, né dans l’odeur de la poudre à canon et prédestiné par sa naissance noble, selon Aubert de Gaspé, à devenir un héros militaire, réussit à « faire d’un corps d’hommes, recrutés de la veille, un régiment aussi distingué que celui des Voltigeurs canadiens, qui égalèrent en bien peu de temps, pour la tenue sous les armes et pour la discipline, les meilleures troupes de l’armée régulière ». À l’évidence, pour le mémorialiste, la guerre de 1812 offre l’occasion de légitimer et de conforter sa place au sein des élites de son temps et de revendiquer sa propre part de gloire militaire, à laquelle il aspire par procuration, puisqu’il n’a jamais combattu, en insistant, entre autres, sur ses liens privilégiés avec François Vassal de Monviel, adjudant général des milices du Bas-Canada.

À l’instar d’Aubert de Gaspé, ce n’est pas sans arrière-pensée que le gouvernement Harper tient à commémorer cette guerre qui a opposé le Canada et les États-Unis. Comme la récente ferveur pour la monarchie britannique, une telle commémoration vise sans doute à cultiver la différence canadienne par rapport aux États-Unis, de manière à infirmer l’idée que les politiques conservatrices, inspirées des Républicains américains, ont pour effet d’américaniser le Canada. Sans doute y a-t-il aussi le désir de renouer avec un idéal perdu, celui de la mobilisation des Canadiens de toutes origines contre un ennemi extérieur commun qui fasse commodément oublier les injustices intérieures et les revendications des Premières Nations ou des souverainistes québécois. Il y a surtout quelque chose de curieux et de bien canadien à vouloir tirer fierté de cette étrange guerre qui se solda par un match nul. Mais, après tout, s’il y a une spécialité canadienne, surtout en matière constitutionnelle, c’est bien celle du statu quo.

1. Voir Claude La Charité, « L’invention de la littérature québécoise (14) : Le Bas-du-Fleuve, berceau de la littérature québécoise », Le Mouton NOIR, vol. XIV, no 5, mai-juin 2009, p. 9.

2. Voir Christian Dessureault, « L’émeute de Lachine en 1812 : la coordination d’une contestation populaire », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 62, no 2, automne 2008, p. 215-251.

3. Je tiens ce détail ainsi que la conclusion générale sur la légitimation et le renforcement des élites grâce à cette guerre de 1812 de mon collègue Jean-René Thuot, que je remercie d’avoir mis à ma disposition le texte de sa communication intitulée « Loyalty to the Regime: Prominent Men, Militia and French Canadian Identity through the 1812 War », présentée en juillet dernier au colloque The War of 1812: Memory and Myth, History and Historiography, à l’Institut pour l’étude des Amériques de l’Université de Londres.

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