Réflexion automobile

Réflexion automobile

13 août 2012 par 

Le piéton des métropoles connaît bien ce sentiment de presque haine qu’il ressent chaque jour envers les automobiles qui encrassent ses poumons, lui cassent les oreilles et empiètent sur l’espace qui lui est réservé, celui des « sans-moteurs ». Le rapport quotidien avec ces lourdasses qui brisent le béton et obligent la ville à d’infinis travaux lui est insupportable. Dans chacune d’elles siège un unique passager alors que les métros et autobus permettent d’entasser tellement de gens. Au moment où la rage envahit le piéton, ce dernier jette un regard dans la voiture qui arrive à sa hauteur et aperçoit un conducteur coupé de la rue, un être qui transite, qui vit manifestement dans une autre dimension, un autre espace-temps. Devant cette arrogance de l’automobiliste, le piéton songe à l’environnement, au désastre causé par la voiture et à sa supériorité spatiale qui la place au sommet de la pyramide d’occupation du territoire. Lorsqu’il revient de voyage et qu’il regarde par le hublot, le piéton se dit que son pays ce n’est pas un pays, c’est des chars!

Parfois, le piéton de la métropole n’en peut plus. Il décide de partir pour la campagne, là où on vit en contact avec autre chose que le béton. Et le premier constat qui s’impose à lui alors qu’il se retrouve seul face à la nature : il a absolument besoin d’un char. Il a beau habiter une petite ville où l’indice de bonheur et de quiétude culmine, lorsqu’il marche au bord de mer, il est à nouveau encerclé par des voitures. Qui plus est, dans la petite ville, il ne rencontre personne, il parcourt de longues rues désertes où rien ne le stimule. Il ressent alors un tout nouvel état, celui d’être étranger, seul piéton au centre d’un territoire où ne circulent que les voitures. Grandes distances obligent, le transport en commun y est occasionnel.

Le piéton se décide donc à acheter une voiture pour habiter la campagne. Il découvre alors un bonheur jusque-là insoupçonné, le bonheur d’être dans son char. Une grâce immense l’emplit. Il expérimente cette bulle douillette où l’on choisit sa musique, où personne ne trouble sa quiétude, où il est souverain. Jamais plus il ne retournera aux basses vitesses, pense-t-il intérieurement. À bord de son bolide, l’ancien piéton dévale les kilomètres et traverse les immensités en admirant les paysages magnifiques qui s’offrent à lui seul.

Paradoxe. La vie en campagne où il voulait se rapprocher de la nature amène le piéton à délaisser ses réflexes de simplicité volontaire et d’écoresponsabilité pour accroître son empreinte écologique, si ce n’est la démultiplier. Mais comment faire marche arrière après avoir goûté au bonheur d’être souverain en vitesse? Bien que les voitures soient d’identiques bulles de métal, à la queue leu leu, à l’heure de pointe, en ligne, toutes pareilles, comme sur une chaîne de montage, il réside en chacune d’elles un conducteur qui a le sentiment profond d’être maître de son monde, d’être libre. Certains disent que c’est un peu ça, l’américanité.

On se dit aussi que c’est un confort qu’on refuse d’interrompre, dont on ne peut se passer. On est sympathique aux luttes sociales qui vont à pieds, en autant que celles-ci ne viennent pas bloquer le chemin du souverain en vitesse qui se rend au travail. La liberté, c’est bien beau, tant que ça n’empiète pas sur la liberté des autres. On se dit alors que prendre la rue, ça doit être bien plus populaire chez les sans-moteurs. Ce serait un autre beau sondage à faire, tout désigné pour prétendre donner l’heure juste.

Après quelques années à se mouvoir au rythme du prix du pétrole, l’ex-piéton ressent une forme de nostalgie. Il aimerait que des pouceux le haranguent au bord des routes. Il s’ennuie de la compagnie des sans-moteurs. Rien n’est plus comme au temps de sa jeunesse. Aujourd’hui, dans la petite ville, tout le monde a son char, même les cégépiens. Faire du pouce est devenu une presque honte. Ça signifie que tu n’as pas de char. Aussi bien dire que tu es pauvre. Et ça, on le sait depuis longtemps, quand t’es pauvre, t’es ben mieux de rester chez vous. Parfois, l’ex-piéton retourne à la grande ville et, à nouveau, il ressent le bonheur d’être « avec pas d’char ». Il côtoie alors la faune piétonne, qui, l’avait-il oublié, a le pas lent et l’esprit tellement plus libre. Il fait la queue le moins possible et, chaque jour, invente son chemin. Le béton l’entoure à nouveau et le bruit des voitures l’agresse, comme avant. Rien ne change, rien ne se résout.

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