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La cuillère et la casserole

La cuillère et la casserole

13 août 2012 par 

Plus le Québec veut arborer le tissu vert, plus il voit rouge. Plus les élus se bouchent les oreilles et plus ils entendent des bruits métalliques résonner dans leur tête. Certains sont la proie d’hallucinations, voyant partout des marxistes-léninistes ou, pire, des anticapitalistes prêts à déstabiliser l’économie, voire, dans un outrage suprême au sport, à perturber le Grand Prix de F1. Ils imaginent ces jeunes croisés de l’éducation à prix de liquidation attablés à un bar outremontais en train de siroter un cocktail Molotov, ou dans la rue d’une paisible municipalité, à la brunante, brandissant sur leur téléphone intelligent le symbole qui a maintenant remplacé la faucille et le marteau : la cuillère et la casserole. Ces dernières, longtemps synonymes de soumission, ont désormais rejoint les briques dans l’arsenal de la révolte. Les vieux réactionnaires sont mieux d’y penser par deux fois avant de renvoyer les femmes à leurs casseroles !

Les savants tribuns qui sévissent lors des entractes des matchs de hockey mentionnent souvent que le fait que tel joueur ait « jeté les gants » au début de la deuxième période a complètement changé l’allure du match. Selon les préceptes de cette fine philosophie sportive, il faut laisser tomber les gants pour ne pas laisser tomber ses coéquipiers. Le hockey, aura-t-on compris, n’est pas un sport de frileux. Peut-on penser que la contestation qui s’exprime actuellement dans nos rues à coups d’ustensiles de cuisine changera le visage de la société de la même manière que certains combats mémorables ont changé celui de plusieurs joueurs de hockey – pas toujours pour le mieux, il faut l’avouer ?

Notre rapport à la violence, il faut le dire, est ambigu. Alors que l’on considère qu’elle est partie intrinsèque du jeu au football, on la tolère (un peu) moins facilement au hockey. En fait, ce n’est pas tant la violence en général qui dérange les idolâtres du hockey que la violence dite « gratuite ». Or, quiconque a acheté un billet au Centre Bell sait qu’il n’existe aucune forme de gratuité au hockey ! Avec le montant d’un abonnement de saison, on pourrait nourrir de macaronis au fromage une cohorte d’étudiants en sociologie pendant des mois… Évidemment, pour le payeur de taxes, cet être gris qui relit sa déclaration d’impôt en se réveillant le matin, il est certainement plus scandaleux de regarder un joueur millionnaire se faire frapper sournoisement que de voir un policier molester un étudiant paumé.

Gratuite ou pas, la violence serait donc inextricablement liée au sport, sorte de dommage collatéral qu’on doit tolérer, comme le mentionne Ken Holland, directeur général des Red Wings de Détroit : « Les joueurs sont gros et forts et ils jouent avec hargne. Ils se frappent. C’est un jeu intense et robuste, il va toujours y avoir des blessures. » Attention cependant au club des mal cités, car si on mettait ces mots dans la bouche du premier ministre en changeant le mot « joueurs » par « policiers », disons que ça pourrait produire un effet… bœuf !

Comme au football et au hockey, la violence fait partie intégrante de la vie sociale. L’État moderne, rappelait Max Weber dans Le savant et le politique, se définit par l’exercice de la violence légitime. Le pouvoir est toujours oppressif de quelque manière ; il devient répressif quand il se fait lui-même violent pour empêcher les comportements illégaux ou jugés nocifs. Dans la LNH, le fléau des commotions cérébrales a forcé les autorités à adopter de nouveaux règlements plus sévères pour faire en sorte que les joueurs se respectent davantage. Était-ce l’inspiration de Jean Charest lorsqu’il a élaboré la loi 78 ?

Soucieux que nous sommes de rapprocher encore davantage le merveilleux monde du sport de ce que les radio-poubelles appellent « les vraies affaires », nous nous permettrons quelques suggestions aux législateurs : élever des gradins au centre-ville de Montréal afin de permettre à des spectateurs d’assister aux manifestations (on se bousculerait pour être dans les « rouges » ou dans les « verts ») ; chanter l’hymne national au début de chaque manifestation ; demander aux manifestants et aux policiers de se serrer la main à la fin de la marche ; instaurer un costume règlementaire, avec visière, numéro de manifestant et gilet pare-balles de caoutchouc, etc.

Terminons en donnant la parole à un ancien entraîneur des Glorieux, Mario Tremblay, qui illustre avec éloquence la capacité de nos dirigeants à s’enfouir la tête profondément dans le sable – bitumineux ou pas : « Vous savez, dans le monde du hockey, il se passe beaucoup de choses, mais y’a des choses malheureusement [sur lesquelles] la direction se doit de fermer les yeux et de regarder dans d’autres directions. » Regardant en direction du Nord, le gouvernement a fermé les yeux sur un segment entier de la société québécoise : les étudiants, les familles, les vieux qui n’ont pas oublié ce que c’est que d’être jeunes. Pour l’enrichissement de quelques-uns, on a ignoré l’espoir de tous ceux-là. Il y a quelque chose de violent là-dedans. Une violence qui, pour ceux et celles qui la subissent, n’a rien de gratuit.

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