À bâbord, toute !

À bâbord, toute !

7 août 2012 par 

Qu’c’est beau d’vous voir gouverner ça

Ben installés su’ vot’gros tas

A’ec les deux yeux r’virés ben raide vers les États

Vot’ p’tite tête pleine de gros calculs

Capitalistes qui vous enculent

Vous faites en sorte que plus ça avance

Plus ça r’cule

– Plume Latraverse, Strip Tease

Cette chanson de Plume Latraverse, qui n’est pas le plus engagé de nos chanteurs, date des années 1970, à une époque où les parents des étudiants qui affrontent aujourd’hui le gouvernement de Jean Charest n’envisageaient même pas encore la possibilité d’avoir des enfants.

Et pourtant ! Relisez ces paroles – ou mieux, chantez-les, si vous avez l’âge de vous les rappeler – et vous verrez à quel point elles s’appliquent toujours, 40 ans plus tard, à la gouvernance à laquelle nous sommes soumis en 2012.

Bienvenue dans le passé, à l’époque où Maurice Duplessis « développe » la Côte-Nord en vendant le minerai de fer aux Américains à trois cennes la tonne, pour qu’ils le transforment, puis nous le revendent sous forme de produits manufacturés à 100, 200, 500 fois le prix payé.

Bienvenue dans le passé, à l’époque où le « cheuf » cloue le bec à ses opposants en leur coupant les vivres et en leur envoyant sa police matraqueuse.

Retour au présent, pour regarder Jean Charest et sa cour dérouler le tapis rouge – version XXIe siècle, c’est-à-dire en route asphaltée à coup de centaines de millions – pour ouvrir aux Chinois, aux Allemands, aux Espagnols et bien sûr, encore et toujours, aux Américains, le buffet all you can eat de nos ressources minières : cuivre, nickel, diamants, uranium, alouette !

Retour au présent, pour voir Stephen Harper et ses bitumineux dinosaures s’attaquer sans scrupules aux processus de consultation sur les impacts environnementaux, en plus de couper les budgets de recherche et des postes-clés dans des centres de Pêches et Océans Canada, comme l’Institut Maurice-Lamontagne à Sainte-Flavie, pour ne pas nuire aux grands projets économiques (lire pétroliers). Voyons-le, du même souffle fétide, couper les vivres aux organismes qui ont l’outrecuidance de poser des questions et de critiquer ses projets.

Retour au présent, pour voir le premier ministre Charest évoquer à tout vent la violence et l’extrême-gauche pour justifier son recours constant aux forces policières et sa loi 78, qui restreint la liberté d’expression et de manifestation.

Mais aujourd’hui, le Québec est déchiré et survolté, et le peuple ne se tait plus. La lutte étudiante sur les frais de scolarité s’est transformée en un grand mouvement de résistance face à un gouvernement qui met tous ses œufs dans le panier économique, au détriment des valeurs sociales, politiques et culturelles qui ont fait du Québec une société distincte en Amérique du Nord.

Nous sommes maintenant au cœur d’un débat idéologique confrontant des visions de l’avenir : quel Québec voulons-nous ? Le mouvement d’opposition au gouvernement Charest s’est étendu, en quelques semaines, dans toutes les sphères de la société québécoise. La population a rejoint les étudiants dans la rue et sur les balcons pour manifester contre cette hausse abusive des frais de scolarité, mais aussi contre la corruption, les inégalités, le laisser-aller dans le dossier des gaz de schiste, l’orientation du Plan Nord et surtout, contre les principes de gouvernance néolibérale du gouvernement Charest, qui vise à appliquer le modèle entrepreneurial partout, tant en éducation qu’en santé et en affaires sociales.

Bref, la population manifeste contre un gouvernement et son projet de société, qui ne lui convient pas.

Bien sûr, menacé tel qu’il l’est, le gouvernement a tout avantage à faire semblant de ne rien voir et à continuer de faire porter, à coups de phrases-chocs et de démagogie, l’odieux de cette crise sociale sur les étudiants. Mais quand un ministre des Finances perçoit comme de l’intimidation et de l’agression des « concerts » de casseroles ; quand un ministre de la Justice voit une manifestation de jeunes défilant nus dans la rue comme de la violence et une menace à la démocratie ; quand le parti au pouvoir craint d’installer des bureaux de scrutin dans les cégeps et les universités parce que cela favoriserait le vote des jeunes électeurs, c’est peut-être que la droite sent le tapis lui glisser sous les pieds et qu’elle se retrouve de plus en plus poussée dans ses derniers retranchements.

Si le vent tourne, nous devrons une fière chandelle à ces étudiants qui se sont tenus debout dès le début de leur lutte pour une société juste et équitable, qui sont toujours au front et qui, pour cela, ont reçu plus que leur part de reproches et d’épithètes en tous genres : enfants-rois, bébés gâtés, marxistes, anarchistes, révolutionnaires, communistes…

Pour conclure, citons celui qui a le plus subi la hargne et le mépris du gouvernement, des chroniqueurs de radio-poubelle et des polémistes à la sauce Martineau, qui mordent tout, sauf la main qui les nourrit grassement et ceux qui les écoutent : « On démontre que malgré tous les préjugés qui nous tombent sur la tête comme génération, on est encore capables de se mobiliser et de défendre nos droits, qu’on n’a rien à envier à nos parents, à nos grands-parents. Tout ce bouillonnement a permis de mettre plein d’enjeux sur la table. C’est une grande contribution du conflit étudiant au débat politique québécois. » (Gabriel Nadeau-Dubois)

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