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Mon Québec, ma patrie, mon angle mort

Par Marie Beauchesne le 2012/06
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Mon Québec, ma patrie, mon angle mort

Par Marie Beauchesne le 2012/06

Un printemps nous a traversés, nous a commencés.

Le monde que je sentais vaciller a chuté. Il est tombé et s’est ouvert sous nos yeux, dans un grand fracas assourdissant et musical.

Quelle beauté. Quelle horreur.

Tout en même temps.

Enfin mon Québec, patrie d’amertume qui n’en finit plus de ne pas naître (Miron) donne à voir son visage plein de candeur et de dérives.

Enfin les traits invisibles remontent à la surface.

On comprend les inconforts, les éloignements, les petites bassesses du quotidien qui germinaient dans les interstices de nos illusions collectives.

Nous ne sommes pas que les enfants du statu quo.

Nous ne sommes pas que les chauffeurs du compromis.

Nous ne sommes pas cette gentillesse agglutinante qui nous tient ensemble.

Nous sommes aussi des humains de la modernité, repliés sur nous-mêmes et terrifiés de l’autre.

Nous sommes aussi des petites gens confortables, suintant un mépris délicat qui parfume les draps de nos maisons.

Nous sommes des gens ordinaires. Cruellement ordinaires.

Enfin ma patrie, mon Québec, ma déchirure. Tu brasses-camarades, tu chantonnes, tu tonitrues.

Tu déménages, tu grondes, tu montres sa face aux carcasses de notre déchéance.

Tu marches des kilomètres ensanglantés, tapissés de peurs et de pas qui cognent. Tu montres tes belles-lettres, tes beaux-arts, tes sourires ahurissants.

Tu danses tu tapes-la-galette. Tu filmes tu fumes et tu craches des fontaines d’espérance.

Enfin mon Québec, ma patrie, ma solitude, tu poses la question de notre commune appartenance.

Nous, les enfants d’un peuple qui jamais ne fut souverain, nous prenons racine dans ton incertitude.

Nous venons de tes tergiversations, de tes commencements refoulés, de tes parents absents, de tes maîtres révolus, de ton territoire trop grand, de tes frontières floues, nous venons de tes ambivalences.

Nous venons de tous tes intrants. De toutes tes rivières. De toutes tes prières prononcées dans l’abîme.

Nous venons des murs effrités de tes églises.

Nous venons des ventres défoncés de nos nations premières.

Nous venons d’un Esprit qui n’a pas déserté l’invisible. Qui parcourt encore le vent, de Déception à Paspébiac.

Nous venons de tous ceux qui nous ont ensemencés. Nous sommes les enfants des mères qui ont conflué sur nos berges, qui ont raclé nos champs et creusé nos dépotoirs.

Nous venons des veines multiples de tous les peuples de la Terre.

Et aujourd’hui nous sommes mille visages recommencés. Qui chahutent leur cohue dans une musique postmoderne.

Nos âmes ont été forgées par les montagnes reculées par le vent.

Nous venons de la plainte aiguë qui attendait le soleil.

Nous sommes la clameur dans le vacarme de tes promesses. De tes promesses que nous n’en pouvons plus d’entendre. Que nous n’en pouvons plus d’attendre.

Enfin, mon Québec, ma patrie, mon angle-mort. Tu sors de ton sommeil d’ours hiberné.

Tu fissures le tissu, tu grattes la galle, tu rouvres les plaies qui naquirent avant nous.

Nous sommes couverts de boue, d’espoir et de mots.

Nous avançons sales, les cœurs noueux, la langue déliée.

Nous trempons nos mains dans les ruisselets les vallons les plaines.

Nous déterrons tes morts, nous allons les réveiller.

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