Actualité

Antigone ma soeur

Par Thuy Aurélie Nguyen le 2012/06
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Antigone ma soeur

Par Thuy Aurélie Nguyen le 2012/06

Antigone ma sœur

Mon aimée mon aimante

Ma tendresse ma folie

Ma douceur ma lubie

Ne t’en va pas

Tu es trop petite

Tu es trop faible

Les hommes vont te broyer

Dans cette grosse machine

Qui fabrique des lois

À coups de lance-pierre

Comme on tue des corneilles

Dans les matins grand vent

Antigone ma sœur

Laisse les morts enterrer leurs morts

Vis, chante, danse, aime

Tu es trop jeune

Pour braver la loi d’une nation

Et les ordres d’un roi

Antigone fille de roi

Qui a hérité de l’orgueil

De ton père

Qui te tient si droite dans ta volonté

Dans ton désir

Réfléchis, belle enfant

Tu ne pourras plus bercer ta douce

Ni jouer avec des châteaux de sable

C’est en fini de l’enfance parfumée

Des câlins, des baisers

Antigone, ma sœur

Si tu fais ce choix de désobéir

Tu t’aliènes le pouvoir et l’autorité

Tu iras seule, bannie, proscrite

Exilée du royaume

Âme errante dont nul ne voudra

Tu devras te tenir seule

Debout face à ta destinée

Seule dans le désert

Et dans les traversées

Plus de bras réconfortants

Pour te protéger du monde

Plus rien pour éloigner de ta peau douce

Les morsures des tyrans

Les attaques des brutes

Antigone, ma sœur, reste avec moi

Oui, Ismène, je dis oui

Je consens

À être seule face à ma destinée

À prendre sur moi l’ire du roi et de ses sujets

Je consens car je sais que j’obéis à quelque chose de plus grand

Qui me dépasse et qui m’ordonne

Oui, je sais ce que l’on dit

Que je n’obéis qu’à mon orgueil

Qu’à ma colère

Que je me crois au-dessus des lois

Fille de roi toi aussi

Tu dois savoir

Que le sort ne nous a jamais épargnés

Pour autant

Au contraire

Oui, Ismène, je dis oui

Viens ici toi que j’aime

Viens contre moi

Que je réchauffe ton âme qui a peur

Ce soir je n’ai plus peur

Je sais ce qui m’attend

Je sais que la vie n’est pas tendre

Pour ceux qui choisissent d’être libres

D’être sujets de leur destinée

Ne crois pas que je cède à ma folie

Dis-toi que j’accomplis ce que je sens être mon devoir

Il est temps

Oui, Ismène, je dis oui

Ce matin, tout m’est apparu clairement

L’ordonnancement du monde

Ce fut comme un éblouissement

Un printemps d’éclair

J’étais reliée à tout

Et aux hommes et aux bêtes

Et à cette force plus grande que moi

Que je ne saurais appeler autrement qu’amour

Amour

Comme je n’en ai jamais connu

Pas même entre les bras d’un homme

Ou d’une mère

Un amour muet et vaste et chaste

Comme la mer

Un amour qui gronde dans mon sang

pour se rappeler à moi

qui me murmure des mots doux

pour attendrir mon cœur lorsqu’il se durcit

Oui, Ismène, je dis oui

Je veux offrir ma vie pour cette loi divine

Qui me fait plus grande et plus large

Prête à enfanter alors que je ne suis encore

Qu’une enfant comme dit le roi

Mon cœur dilaté

dispense son baume sur mes plaies

sur mes larmes

et sur celles du monde

Comme une mère bienveillante

Tendre-feuillante

Qui donne pour rien

J’ai le courage de me lever

ce matin et de faire face à ce qui m’attend

Oui, Ismène, je dis oui

Je consens à perdre ma vie

Pour la sauver

À refuser l’obéissance

Servile et apeurée

Je consens à assumer

Ma rébellion

Je ne la revendique pas haut et fort

Je la porte avec moi comme

On porte un enfant nouveau-né

Celui que je n’aurais pas

Maintenant je le sais

Tendrement, oui tendrement

Il n’y a pas de violence en moi

Mon cœur n’est pas dur

Et mes larmes ont suffisamment coulé

Pour se tarir aujourd’hui

Oui, Ismène, je dis oui

Je consens

À marcher dans les pas

De ma vie

À danser à l’aurore

Avec les plus petits

Ceux qui ne peuvent se défendre

Car ils n’ont pas de voix

Je ne prendrai pas sur moi

Ni ta peur ni ta honte

J’assume celle que j’étais

Assume celle que tu es

N’essaie pas de me retenir petite sœur

Comme le fait Créon

Ou pire que lui encore

Avec des toiles d’araignées

Tisseuse que tu es

Tu as peur, je le sais

Car à chaque fois que l’une d’entre nous grandit

L’autre est appelée à grandir elle aussi

Ça fait peur, ça fait mal

C’est un déchirement

Qui nous sort

À chaque fois du ventre maternel

Et il paraît en ce temps

Plus facile de vouloir m’attacher moi

Que de te redresser toi

Laisse-moi maintenant petite sœur

Laisse-moi aller là où la vie a besoin de moi

Légère comme le vent

Douce comme la rosée

Je suis prête

Antigone ma sœur

Me laisser seule

Pour retrouver les morts

Oubliant ceux qui sont là et qui ont besoin de toi

Qui va sécher mes larmes désormais

Me faire rire par ses grimaces

Et me lire des histoires quand tarde le sommeil

Qui Antigone, qui, si tu n’es plus là

Oui, Ismène, je dis oui

Je consens

À être celle qui déçoit

Cette fille ingrate

Mauvaise, égoïste

Aux yeux du monde

Celle par qui le mal arrive

Et le scandale

Celle qui trahit son peuple

Pour être fidèle à la voix qui l’appelle

Si tu savais comme je suis loin

De cette question que l’on me pose

Depuis ce matin

« Mais qu’en dira-t-on ? »

Qu’en dira-t-on en effet ?

Je ne sais pas

Je ne serai plus là pour l’entendre

Je suis ailleurs

Je consens à ne pas être aimée

De toi que j’aime malgré tout

ce qui nous sépare ce matin

L’amour ne sera pas pour moi

des liens qui me retiennent

et qui m’empêchent

C’est une caresse de l’air

C’est une vibration particulière

C’est un don

Qui n’a rien à voir

Avec des jérémiades

Oui, Ismène, je dis oui

Je m’en vais prendre la place

Qui est la mienne

Avec les parias

Avec ceux que l’on ne daigne même pas

Recouvrir lorsqu’ils sont morts

Je n’ai rien à prouver

Juste à être désormais

Je suis cette enfant qui passait sur la terre

Qui dit non à la peur

Qui dit oui à l’amour

Nos destins se séparent ici

Faisons chacune ce que nous dicte notre cœur.

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