Politique

Trêve, violence et désinformation

Par Julie McDermott le 2012/05


Politique

Trêve, violence et désinformation

Par Julie McDermott le 2012/05

Depuis le début de la grève étudiante, il est étonnant de constater, jour après jour, à quel point la population est mal informée sur les enjeux réels de ce conflit qui, disons-le, dégénère. Partout, des stéréotypes sur les étudiants qui font « la belle vie » sont véhiculés, la ministre de l’Éducation nous rappelle qu’ils refusent de faire leur « juste part » et Jean Charest profite des manifestations pour faire de l’humour. Avec les événements des derniers jours, la désinformation atteint des sommets inégalés. Il est temps de remettre les pendules à l’heure.

Définissons d’abord ce qu’est la désinformation. Selon Volkoff (1997), il s’agit de la « manipulation de l’opinion publique, à des fins politiques, avec une information traitée par des moyens détournés ». Parmi ces moyens détournés, notons, par exemple, le fait de présenter une opinion comme une nouvelle, de ne présenter qu’une partie des faits et d’en omettre d’autres, de donner une importance exagérée à certains faits plutôt qu’à d’autres, d’utiliser des sondages non scientifiques ou des rumeurs pour faire la nouvelle. Ces stratégies nous les connaissons bien, car notre gouvernement et les médias les utilisent déjà depuis belle lurette.

Voyons quelques exemples tirés de l’actualité : la fameuse trêve imposée par la ministre Line Beauchamp comme condition aux négociations et que la CLASSE aurait, semble-t-il, rompue. Toute personne qui connaît minimalement les structures démocratiques sait qu’un porte-parole ne peut prendre de décision sans avoir auparavant eu la possibilité de consulter ses membres. Or, cette trêve n’a jamais été entérinée par les membres de la CLASSE, elle ne peut donc pas avoir été rompue. S’agissait-il simplement d’une stratégie pour discréditer ce mouvement « radical » ? (Faisons ici une parenthèse sur le mot « radical » qui signifie fondamental, à la racine. Donc un mouvement radical s’attaque à la racine du problème, cela ne veut pas dire qu’il est violent. Pensons au mouvement des femmes qui s’attaque au patriarcat.)

Toujours au sujet de cette dite trêve : personne n’a mentionné que les premiers à avoir brisé la trêve sont les membres du Mouvement des étudiants socialement responsables du Québec (MESRQ), bien encadrés par des amis du Parti libéral (PLQ). Dès le lendemain du début des négociations, ils ont rendu disponible gratuitement sur Internet un « kit » d’injonction, soigneusement préparé par Hatley strategies, une firme cofondée par la fille de Pierre-Marc Johnson, Marie-Claude Johnson, ayant elle-même été attachée politique du ministre Raymond Bachand. Et dire que la semaine précédente, le juge Gaétan Dumas, ancien président de la Commission juridique du PLQ, avait accordé une injonction obligeant la reprise des cours à l’Université de Sherbrooke. C’est ce qu’on appelle être juge et partie. Mais comment se forger une opinion critique à ce sujet si nous n’avons pas toute l’information ?

Autre démonstration flagrante de désinformation : après l’annonce par la ministre de l’Éducation de l’exclusion de la CLASSE à la table de négociation, le porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois fait son point de presse. À TVA et à LCN, pendant son discours, on montre des images du vandalisme qui a eu lieu pendant la fin de semaine lors des manifestations contre le Plan Nord. Ces manifestations n’étaient même pas organisées par la CLASSE. On joue sur l’inconscient collectif : Gabriel Nadeau-Dubois est un être violent.

Mais on ne parle surtout pas des vrais casseurs. Rappelez-vous les manifestations contre le sommet de Montebello en 2007. Des agents provocateurs de la Sureté du Québec (SQ) avaient été démasqués, roche à la main et tentant d’inciter les manifestants à la violence. La SQ avait même admis avoir recours à ce genre de stratégie. La situation se répète, cela a été le cas au cégep de Limoilou le 19 avril dernier alors qu’une manifestation très pacifique s’est envenimée suite à un discours d’un homme que personne ne connaissait et qui, étrangement, a été un des seuls à ne pas se faire arrêter. Qui sont ces agitateurs ? Des policiers ? Des jeunes payés par le Parti libéral ou les corps de police ? Des « pro-hausse » qui veulent semer la bisbille ? Des gens de groupes criminalisés ? Quoi qu’il en soit, il est clair qu’ils cherchent à discréditer un mouvement pourtant légitime, qu’ils rendent « acceptable » l’usage d’une force démesurée contre les manifestants et surtout, qu’ils dévient le débat central qui devrait porter sur la hausse des frais de scolarité. Ce fut le cas, aussi, à cette « hostie de grosse manif » à Montréal. Alors que 6 950 personnes sont pacifiques, une cinquantaine décide de commettre des actes de vandalisme. Des amis présents racontent avoir vu des manifestants tenter de les arrêter, de les encercler, les pointer du doigt, les huer… alors que les policiers les regardaient sans rien faire, en attendant le signal pour « rentrer dans le tas ». Qui dénonce cette violence de l’État sur nos jeunes ? Et pourquoi met-on encore la faute sur la CLASSE et son porte-parole ?

Parce que jouer sur les mots, c’est aussi désinformer. On ne parle pas de hausse des frais de scolarité, mais de « coût du diplôme universitaire », ou encore de « droits de scolarité ». On ne parle pas de grève, mais de « boycott ».

Il y avait 200 000 personnes dans les rues le 22 mars et probablement 300 000 le 22 avril pour le Jour de la Terre (j’y étais, c’était spectaculaire). Pourtant, on en parle à peine quelques secondes aux nouvelles. Le Journal de Montréal préfère quant à lui un « terrain contaminé » pour faire sa une. Par contre, une manifestation de quelques centaines de personnes qui dégénère, c’est suffisant pour faire les manchettes et animer les lignes ouvertes pendant plusieurs jours.

En laissant trainer le conflit de cette manière, il s’envenime et se cristallise. Cela permet sans doute à nos dirigeants de continuer à travailler sur leurs dossiers « importants » : l’exploration gazière, le Plan Nord, la corruption et la collusion, la hausse de tous les autres frais (pensons à la taxe santé), etc. Bizarrement, on n’entend plus beaucoup parler des conservateurs fédéraux et d’Harper, de ses F-35, des fraudes électorales, du retour du débat sur l’avortement, des coupures dans de multiples programmes pour les jeunes, les femmes, l’aide internationale, l’environnement, la culture, les travailleurs. C’est ce qu’on appelle une « éclipse médiatique ». Ne nous laissons pas berner. Nous savons que les médias, les empires Quebecor et Gesca en tête, sont main dans la main avec le gouvernement. C’est pourquoi ils ne montrent qu’une facette de la réalité.

La manipulation, c’est une « emprise exercée par une personne sur une autre dans le but de contrôler ses actions ou ses sentiments. Elle contourne le sens critique de l’individu ». La manipulation s’appuie sur les émotions, les biais cognitifs (fausse information, simplification exagérée), les systèmes de récompense et de punition. Cela vous dit quelque chose ? Nous ne sommes pas dupes ! Lorsque la population n’arrive plus à savoir ce qui est vrai ou faux, elle cherche ce qui est rassurant. Mais moi, je ne suis pas rassurée.

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