Leçons d'invisible sur fond rouge

Leçons d'invisible sur fond rouge

14 mai 2012 par 

Narrer, enseigner, même décrire, cela va et encore qu’à chacun suffirait peut-être, pour échanger toute pensée humaine, de prendre ou de mettre dans la main d’autrui en silence une pièce de monnaie.

Stéphane Mallarmé (« Avant-dire » au Traité du verbe de René Ghil)

Quoi qu’il advienne de ce formidable printemps 2012, deux impressions fortes semblent se dégager, s’affirmer.

La première, celle d’un vrai mouvement qui, malgré la désinformation, la mauvaise foi et de dangereuses dérives légalistes, a vu se lever une jeunesse que plusieurs croyaient désabusée et peu politisée, pour contester des hausses de frais de scolarité. Ces hausses on été justifiées par l’argument, facilement démontable, comme l’ont montré plusieurs articles et réflexions, de la « juste part » (avant tout parce qu’il existe d’autres façons de regarnir les coffres de l’État – ou d’éviter qu’ils se dégarnissent). Ceux qu’on disait indifférents, apathiques, individualistes, rivés à leurs écrans, ont montré à quel point ils étaient prêts à se mettre en jeu pour défendre ce qu’ils croyaient juste : la plus grande accessibilité possible à l’éducation supérieure, une saine gestion des institutions et le refus des pièges de l’endettement. S’est profilé, à même leur révolte, l’horizon même d’une véritable mobilisation populaire revendiquant plus de justice entre les individus et entre les générations.

La seconde, que la question de l’éducation ait rassemblé étudiants, professeurs, artistes, parents et grands-parents, refusant d’être divisés entre « travailleurs », « contribuables » et « bénéficiaires ». Que l’éducation se soit retrouvée au centre d’un grand mouvement social, de voir la défense, le désir d’un savoir accessible, essentiel, cela me semble capital.

Peut-être parce que le plus difficile, lorsqu’on parle d’éducation (ou d’environnement, par ailleurs), c’est de mesurer l’invisible. La portée du présent sur le futur. La capacité de prendre en vue ce qui n’existe pas encore. Ce qui sera « bénéfique », pour tous, demain. Ce qui rendra ce monde habitable. Et l’inverse encore : que ce qui nous rend riches aujourd’hui pourrait nous miner demain.

Ne peut-on pas tirer une leçon du passé en traçant un parallèle entre l’enrichissement de la société québécoise (qui profite à tous) et la démocratisation de l’enseignement ? Ne voit-on pas, aujourd’hui même, s’il faut parler cette langue-là (la langue de l’après-coup, celle des résultats), surgir des études qui démontrent, par exemple, les « bénéfices » des garderies à faible coût ? Ne faut-il pas comprendre que nous profitons tous, aujourd’hui, de cette mesure qui a pourtant suscité tant de méfiance ? Ne s’agit-il pas, simplement, d’accepter de nous projeter dans la complexité de ce futur où nous serons, je n’en doute pas, tous gagnants, si nous parvenons à maintenir l’accès le plus juste et le plus large possible à l’éducation, et notamment aux cycles supérieurs ?

Or, c’est exactement cela que développe l’éducation : le sens du possible, l’imagination, l’anticipation et un sens de l’autre. Et cela, tout particulièrement au sein des études en humanités qui sont sans doute davantage menacées par une tarification à la hausse et dont on évalue parfois mal l’« utilité », car elles ne reposent généralement pas sur une production quantifiable et « marchandable », mais sur des forces qui, si elles sont parfois imperceptibles, n’en sont pas moins indispensables à la vie en commun. Ne sommes-nous pas tissés dans « l’étoffe des rêves », comme le rappelait Prospero (qui passe de la tempête et de la fureur au pardon) ?

Ainsi, n’y a-t-il pas, dans cet enseignement des lettres et des humanités, des savoirs aussi fragiles que nécessaires ? Des savoirs qui, comme le veut la philosophe américaine Martha C. Nussbaum, cultivent notre humanité, notre capacité de mieux lire la vie et nous permettent de mieux nous orienter à l’intérieur de celle-ci, nous éduquant à la vie civique, à la vie démocratique, à l’exercice de notre liberté avec les autres (voir Cultivating Humanity). Comme le démontre aussi Keith Oatley, du groupe de recherche torontois On Fiction, l’apprentissage que nous faisons, par la littérature, par exemple, de l’empathie, de la compassion, de la faculté de se mettre à la place des autres, est significatif et précieux pour notre vie éthique, sociale et politique. En résistant à la hausse des frais de scolarité, ce sont, en outre, ces savoirs, qui nous éduquent à ce que nous sommes, au monde qui est le nôtre, que l’on vient, par le fait même, protéger.

Il me semble ainsi essentiel d’accueillir la démarche démocratique, pacifique, créative et intelligente des étudiants, une démarche qui ouvre, pour plusieurs, sur la vie politique, avec respect, attention, avec toute l’affection que nous leur portons. Parce que l’éducation, que nous commençons comme parents, et qui se poursuit à l’école, demeure le témoignage de l’accueil que nous faisons aux nouvelles générations. Parce que ce sont elles qui viendront irriguer de ce qu’ils sont le monde de demain. Parce que c’est, comme l’écrivait Hannah Arendt, à la toute fin de son essai « La crise de l’éducation », « avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer à l’avance à la tâche de renouveler un monde commun ».

Pour cette pièce invisible, tendue en silence, déposée dans la main, qui dirait tant.

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