La culture comme forme de dissidence

Paul-Émile Roy et Pierre Vadeboncoeur

La culture comme forme de dissidence

14 mai 2012 par 

En 1984, Paul-Émile Roy envoie une lettre à Pierre Vadeboncœur, de qui il affirme être un lecteur assidu. Il joint à sa missive un article qu’il vient de publier sur celui-ci dans la revue du Cégep de Saint-Laurent, où il enseigne la littérature. Quelques semaines plus tard, Vadeboncœur lui répond : « Ce ne sera pas une formule de politesse : rarement me suis-je vu aussi exactement compris que par vous. » Ainsi commence une longue relation d’amitié qui s’étalera sur plus d’une vingtaine d’années entre ces deux grands penseurs, témoins attentifs des profonds bouleversements qui ébranleront les fondements de la société québécoise, de la Révolution tranquille au début du nouveau millénaire. Édité par Yvon Rivard, L’écrivain et son lecteur (2011) rassemble en un seul volume la correspondance échangée par Roy et Vadeboncœur entre 1984 et 1997. Si elle témoigne d’un profond accord entre les deux hommes, elle n’exclut pas pour autant certaines divergences de vues, la pensée de l’un nourrissant celle de l’autre, et vice-versa. Ces différences, du reste, n’ont aucune importance. « Ce qui importe, c’est la pente centrale », écrira Roy.

Parmi les nombreux points d’entente qui unissent les deux hommes figure sans conteste la question de la culture, centrale au parcours intellectuel mais aussi spirituel de l’un comme de l’autre. Aussi est-ce un regard sévère qu’ils posent sur l’état de la « culture » dans le monde actuel, celle-ci, loin d’assurer la valeur de la pensée, se complaisant désormais dans l’immédiateté du consumérisme et le relativisme propre à l’esprit libertaire. Tout au long de leur correspondance, Roy et Vadeboncœur déplorent ainsi la perte des références et le refus des contraintes, qu’ils associent au refus de la forme : « Une forme, c’est une échelle de valeurs, une doctrine, une foi, et sans cela il n’y a pas de forme. Une forme, c’est une grammaire, et il n’y a plus de grammaire qui tienne. C’est aussi une référence supérieure, et aucune n’existe plus. » Or, la culture telle que la conçoivent Roy et Vadeboncœur serait précisément ce qui donne forme à la pensée et à l’être, étant d’un autre ordre que le monde immédiat, concret et actuel. Facteur de permanence, elle serait, par sa nature, inactuelle, d’où l’importance qu’accordent Roy et Vadeboncœur aux notions de transmission et d’héritage.

Selon cette définition de la culture, on comprend le rejet par Roy et Vadeboncœur de l’idée même de postmodernisme, qui ne serait autre chose que « la culture débarrassée de toute morale, de toute hiérarchie – de toute “culture” ». Car comment être plus présent que le présent, plus actuel que l’actualité, se demande Vadeboncœur, sinon en poussant toujours plus avant le refus de toute contrainte ? Ce que les deux penseurs reprochent à la société québécoise, c’est de n’avoir su que faire de cette liberté acquise au lendemain de la Révolution tranquille : « L’émancipation, l’esprit d’émancipation, il y a chance que cela n’engage pas à grand-chose, à moins que l’individu ne soit ressaisi par une morale, par une exigence. » Ce qu’ils lui reprochent, en somme, c’est d’avoir remplacé l’ancien ordre moral par une liberté qui ne se soucie que d’elle-même.

On aurait tort de penser que les deux épistoliers ne parlent que de la crise de la culture dans le monde actuel, même si les autres sujets qu’ils abordent – l’éducation, l’art, l’écriture, la foi – renvoient invariablement à l’idée qu’il ne saurait y avoir de culture véritable là où l’esprit de liberté n’est récupéré par aucune exigence morale. Prenant parti contre l’insignifiance ambiante, l’inculture, la sottise, la médiocrité, ils en appellent ainsi à la culture comme forme de dissidence, autrement dit comme moyen d’échapper « au déterminisme des causes laissées à elles-mêmes et de leurs effets ». En s’opposant aux impératifs du consumérisme, à la société du spectacle, à l’attrait du sensationnalisme et au culte de la nouveauté, la culture agirait en effet contre « l’étiolement de la conscience ». Car ce que Roy et Vadeboncœur défendent, c’est l’idée d’une culture souveraine, centrée sur l’être plutôt que sur l’avoir ou le paraître. Profondément inactuelle, leur pensée ne pourrait être plus d’actualité.

Paul-Émile Roy et Pierre Vadeboncoeur, L'écrivain et son lecteur. Correspondance (1984-1997), Collection "L'écritoire", Leméac, 2011, 448 p.

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