Faut le croire pour le voir

Les Canadiens errants

Faut le croire pour le voir

14 mai 2012 par 

Dieu est-il un amateur de sport ? La question est moins triviale qu’il n’y parait. Créateur de toutes choses, on ne saurait lui contester la paternité du merveilleux monde du sport. Ainsi, le curling, cette sorte de jeu de pichenottes sur glace, serait d’essence divine, au même titre que la nage synchronisée et les fléchettes ! Dieu contemple-t-il son œuvre du haut des cieux ? Tire-t-il profit de ses attributs divins pour assouvir son péché mignon ? Omniscient, en profite-t-il pour parier à Mise au jeu ? Immuable et omniprésent, peut-il se payer le luxe de manquer Sport 30 sans pour autant être relégué dans l’Antichambre de l’actualité sportive ? Omnipotent, a-t-il le pouvoir d’échanger Scott Gomez ? Éternel, sera-t-il témoin du retour des Nordiques à Québec ?

Évidemment, et comme le savent les millénaristes et prophètes de tout acabit, ce n’est pas donné à tout le monde d’interpréter la volonté divine. Les voies de Dieu, nous le savons, sont impénétrables. Rien toutefois ne peut arrêter certains sportifs rompus à l’idéal transcendant du Citius, Altius, Fortius (« plus vite, plus haut, plus fort »). À l’instar de certains politiciens pressés d’embrigader Dieu dans leur parti, de nombreux athlètes l’implorent de les conduire à la victoire. Si le Dieu chrétien et la reine d’Angleterre sont dans les bonnes grâces des conservateurs fédéraux par les temps qui courent (God save the Queen), la foi semble avoir rejoint le principe positif de la « dureté du mental » dans l’arsenal de la psychologie sportive.

Pour certains, c’est un discret signe de croix avant de sauter sur la patinoire, de s’élancer sur les pentes glacées ou de tenter de frapper l’offrande du lanceur. D’autres cherchent des moyens de s’élever vers le Très-Haut. Telle Jeanne d’Arc à Domrémy, le boxeur Manny Pacquiao a eu récemment une révélation : Dieu lui a annoncé que l’heure de la retraite avait sonné. Son médecin aurait pu lui dire la même chose… Le quart-arrière des Jets de New York, le controversé Tim Tebow, a pour sa part enrichi le rituel liturgique en inventant une nouvelle forme de génuflexion, nommée le tebowing, à laquelle s’adonne désormais une multitude d’adeptes à travers le monde. Selon un cérémonial précis, avant et après chaque partie, le jeune croisé du ballon ovale dépose un genou au sol – ce qui normalement arrête le jeu – et supporte sa tête avec un de ses poignets, à la manière du penseur de Rodin. Comme Kurt Warner, un autre quart-arrière vite sur ses genoux, Tebow a tendance à attribuer ses succès à la volonté divine ; les deux sont toutefois moins diserts quant à l’imputabilité de la Providence dans la défaite. Parlant de déconfiture, dans le plus chaud de la saison de hockey, l’archevêché de Montréal, probablement inspiré de la volonté de l’Église d’être sensible à la misère du monde industriel énoncée en 1891 dans l’encyclique Rerum Novarum, a fait paraître une publicité invitant les croyants à prier pour que la Sainte-Flanelle accède à la quête printanière du Graal. La preuve par quatre, s’il le fallait, que des milliers de prières ne valent pas une bonne attaque à cinq !

Alors que le monde se désenchante, le sport, lui, se sacralise. Ne possède-t-il pas ses propres textes sacrés (« Dans mon livre à moi… »), ses dogmes (« Il faut donner son 110 % »), ses prêtres (les commentateurs sportifs), ses idoles (Maurice Richard et autres) et ses martyres (Benoit Brunet) ? Ne valorise-t-il pas l’esprit de sacrifice (« Il faut payer le prix dans les coins pour gagner »). Au pays de la laïcité ouverte, là où la pratique du hockey est une religion et où la religion est de moins en moins une pratique, ne s’apprête-t-on pas à édifier un nouveau temple dans la Capitale nationale ? À la différence de Jésus, toutefois, le maire Labeaume cherche à y attirer les marchands plutôt qu’à les en chasser ! Et à l’autre bout de l’autoroute 20, comme Ponce Pilate présentant Jésus à la foule en disant « Voici l’homme », Michel Lacroix – ça ne s’invente pas ! – n’annonce-t-il pas d’une voix tonitruante aux adorateurs maussades rassemblés au Centre Bell  « Voici vos Canadiens » ? Ne sont-ils pas plusieurs parmi ces derniers à se répéter les mots de l’apôtre Mathieu en rêvant de la prochaine saison : « Beaucoup de premiers seront les derniers, et de derniers seront premiers » ? La récente loterie de la LNH nous dit, quant à elle, que les vingt-huitièmes repêcheront troisième !

Dans Gymnastique des athlètes spirituels (1948), un ouvrage aussi déterminant que méconnu, le père Joseph-Papin Archambault rappelait à quel point la discipline du corps et celle de l’esprit se renforcent l’une l’autre. Est-ce pour cela que nous avons droit à un ministère de l’Éducation, du Loisir et… du Sport ? Serait-ce pour cette raison que les étudiants doivent s’entrainer à la révolte à l’école de la rue ? En tant qu’amateur de sport, le  Bon Dieu qui est à Québec est-il capable du moindre fairplay ? Lui qui se prétend juste, fera-t-il sa part pour éviter que seuls quelques élus aient accès aux ligues majeures en éducation ?

Ite, missa est !

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