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VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

De Maliotenam à Montréal, des femmes marchent pour s'opposer au Plan Nord

De Maliotenam à Montréal, des femmes marchent pour s'opposer au Plan Nord

14 mai 2012 par 

Le 1er avril dernier, une quinzaine de femmes innues ont pris la route de Maliotenam vers Montréal pour protester contre le projet hydro-électrique de la Romaine et marquer leur opposition au Plan Nord. Un périple de plus de 900 km qui les a conduites au grand rassemblement du 22 avril. Clémence Simon, porte-parole des marcheuses, partage avec nous ses réflexions.

Qu’est-ce qui vous a conduites à entreprendre cette marche?

Clémence Simon – Cette marche découle du blocus de la route 138, qui a eu lieu ce printemps pour s’opposer au projet de la Romaine. Des femmes ont été emprisonnées quelques heures à la suite d’une injonction accordée à Hydro-Québec pour la reprise des travaux. Nous en avons conclu qu’Hydro-Québec commençait à nous prendre en otage en nous empêchant de poser des actions pour protéger la Romaine et la Mékatina. Après une période de réflexion, nous avons décidé de nous lever et de faire cette marche pour dénoncer l’attitude du gouvernement et le Plan Nord. […]

Au départ, nous étions quatorze, soit douze femmes et deux hommes. En premier lieu, nous désirions travailler avec les autres communautés afin de dénoncer le système gouvernemental dans ce cas et le traitement des autochtones en général. Nous avons lancé un appel aux gens à se joindre à nous à travers les radios communautaires. Nous avons aussi réalisé un dépliant pour informer la population de nos revendications. Ensuite, il y a eu une levée de fonds pour nous venir en aide. Il faut dire qu’on a entrepris cette marche avec rien, sans aucun financement. En cours de route, il y a des marcheuses venant d’autres communautés qui se sont jointes à nous, entre autres de la Romaine, Pessamit, Ekuanitshit, Wendake. […]

Nous avons fonctionné selon un mode de relais. Nous marchions 5 km et ensuite, le groupe est relayé par un autre. À notre arrivée à Montréal, nous étions près de cinquante marcheuses.

Quelles étaient vos principales revendications?

C. S. – Tout d’abord, nous voulions revendiquer un droit de regard sur tout ce qui touche les autochtones. Et aussi, dénoncer le Plan Nord. Au Nitassinan, nous avons beaucoup de ressources et de richesses naturelles. Le gouvernement cherche à remplir son portefeuille à nos dépens. Nous voulions aussi marquer notre désir de protéger la génération future. Nous, les autochtones, nous luttons depuis des générations. Nous luttons pour nous faire entendre, nous luttons aussi pour avoir un véritable droit de regard sur les décisions qui touchent notre territoire. Nous luttons pour dire aux gouvernements : « Regardez, nous ne sommes pas un peuple invisible, nous existons, et ce, depuis longtemps. » […]

Par cette marche, nous voulions donc dénoncer la violation de Nitassinan, on pourrait même dire le viol de nos propres personnes, entre autres par la colonisation, les pensionnats, etc. Nous revendiquons un développement juste et équitable pour les autochtones.

Qu’est-ce que cette expérience a apporté aux marcheuses? Et quelle est la place des femmes autochtones dans le débat?

C. S. – Ç’a demandé beaucoup d’investissement de la part des marcheuses parce qu’elles se sont sacrifiées pour participer à la marche. Elles ont laissé derrière elles leur famille, leurs enfants, leurs amis, leur communauté. Je crois que ça les a amenées à avoir une plus grande détermination, une plus grande confiance en elles. […] C’est sûr qu’en tant que femmes innues ou autochtones, nous essayons de prendre la place qui nous revient. Il faut dire que partout dans le monde, de plus en plus de femmes se lèvent.

Qu’est-ce que vous aimeriez voir par rapport à la Romaine et aux autres projets du Plan Nord?

C. S. – Nos droits sont brimés actuellement. Nous ne sommes pas écoutés, nous sommes ignorés par les gouvernements. On pourrait dire que nous sommes « des orphelins politiques ». Ce qu’on voudrait vraiment, c’est une pleine reconnaissance qu’on existe et qu’on a le droit d’avoir une place au sein du gouvernement. En ce moment, nous avons un ministre des Affaires autochtones, mais je dirais que c’est plus un rôle protocolaire. [...] Il faudrait vraiment quelqu’un qui a ses propres principes, ses propres convictions pour dire « regardez, nous avons un droit de parole ». Nous devrions avoir un droit de regard quand il s’agit d’ententes, de lois nouvelles en rapport avec les autochtones. […]

Quand je dis que nous sommes des orphelins politiques, nous sommes vraiment ignorés. Les décisions se prennent sans consultation. En ce qui concerne le projet de la Romaine, il y a eu deux référendums à Uashat-Maliotenam, et la population a refusé à deux reprises, demandant l’arrêt des travaux. Hydro-Québec a préféré poursuivre les travaux. C’est sûr qu’il y avait de gros montants qu’on nous faisait miroiter, mais la population a dit non.

Que pensez-vous des coupures annoncées récemment dans le programme fédéral pour la santé des femmes autochtones? Quels seront les impacts pour les communautés?

C. S. – Toutes les diminutions de budget, que ce soit pour les femmes, les enfants ou les hommes, ont un impact sur les communautés. Regardez présentement le gouvernement. Ce qu’il veut faire en ce moment, c’est nous diviser pour mieux régner. Il faudrait vraiment qu’il y ait une personne qui travaille en étroite collaboration avec les autochtones et le gouvernement, et qui porte notre message.

Qu’est-ce que vous désirez comme avenir pour le Nord?

C. S. – Il y a encore beaucoup de lacunes dans le Plan Nord. Le danger, si on l’accepte comme tel, c’est la possibilité de l’extinction de nos droits. C’est pour ça que nous sommes vraiment contre. Sur le territoire du Nittasinam, nos droits ancestraux vont être brimés, même réduits. Et en tant qu’autochtones, c’est vraiment notre seule richesse. Le Plan Nord va être dévastateur sur le plan de l’environnement. On va essayer de nous prendre lentement notre identité. Et à la fin, qu’est-ce qui va nous rester? Qu’est-ce qu’on va pouvoir léguer à nos enfants? Pour l’instant, ce qu’on demande, c’est l’arrêt des travaux, que la population et les Premières Nations prennent un temps de réflexion pour définir ce qu’ils désirent pour l’avenir.

Entrevue réalisée pour Le Mouton NOIR en avril 2012 | mouton@moutonnoir.com
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