L’ATSA en Gaspésie

L’ATSA en Gaspésie

9 mars 2012 par 

L’exposition CHANGE, présentée au centre d’artistes Vaste et Vague, propose des images et des objets qui témoignent des nombreux « attentats » artistiques de l’Action terroriste socialement acceptable (ATSA) depuis 19971. Une banque à bas, formée de vieux poêles de cuisine, qui recueille et offre des bas de laine pour les sans-abri. Au bas de l’installation, les mots « À bas la banque ». Un véhicule utilitaire sport (VUS) qui semble avoir été bombardé, en plein centre-ville, avec à l’intérieur des vidéos sur notre dépendance au pétrole et à l’automobile. L’événement État d’urgence réunit presque chaque hiver depuis 1998, sur la place Émilie-Gamelin, un abri d’hiver pour les sans-abri avec soupe populaire et des présentations artistiques. On sent un air de famille avec les différents mouvements d’occupation des centres-villes tels Occupons Montréal ou Occupons Rimouski ; et de fait, l’État d’urgence figure sans doute parmi les précurseurs de ces mouvements. Certaines images rappellent aussi les actions écologistes les plus symboliques posées par Greenpeace ou par d’autres groupes activistes. Mais l’ATSA n’appartient à aucun groupe écologiste ou social, malgré de fréquentes collaborations avec de nombreux organismes. L’ATSA, c’est un OSBL officiellement enregistré, mais, derrière l’acronyme, il n’y a que deux artistes, Annie Roy et Pierre Allard, pour qui l’engagement social et écologique se vit au quotidien. J’ai rencontré Annie Roy pour tenter de saisir l’âme de l’ATSA.

Anjuna Langevin – Pourquoi avoir choisi cette voie, comme artiste ?

Annie Roy – Comme artiste, ce que tu as comme véhicule pour changer les choses, c’est la création. C’était ce que nous voulions, être des artistes sans se couper du monde.

A. L. – Après 15 ans de production, avez-vous l’impression que ce que vous avez fait a eu un impact ?

A. R. – Pas tout seuls, c’est certain. Mais on fait partie d’un courant et oui, je crois que l’effet cumulatif de toutes ces actions a changé des choses. Il y a eu beaucoup de visibilité médiatique et je crois que ça a aidé. On sait qu’un changement s’est produit lorsque l’on se rend compte qu’un certain discours, isolé au départ, devient à la mode.

A. L. – D’autres moyens d’action existent. Qu’est-ce que l’art peut apporter de plus ?

A. R. – L’art a une manière de rendre tout cela ludique, de faire passer le message de façon plus attirante. L’art permet aussi de faire une médiation sociale autour de celui-ci.

A. L. – Mais certaines de vos actions étaient quand même confrontantes, comme dans Débraye : voiture à controverse, où vous avez vraiment émis 10 000 fausses contraventions à des véhicules pour consommation excessive, marche au ralenti ou parce qu’ils étaient surdimensionnés...

A. R. – Oui, c’est vrai que c’est parfois confrontant. Dans ce projet, des gens sont même venus me menacer jusque chez moi. Mais tous nos projets comportent aussi une dimension relationnelle. Nos faux brigadiers m’envoyaient les plaintes. Je prenais le temps d’ouvrir le dialogue avec les gens qui venaient se plaindre, de les écouter.

A. L. – Qu’est-ce qu’il faut, pour développer des actions comme celles-là ?

A. R. – Il faut un côté entrepreneur. Tu pars un projet à partir de rien, tu trouves du financement, des commandites. Pour nous, il y a eu une importante participation de groupes communautaires, des subventions et aussi beaucoup de dons et le travail de bénévoles. Il faut demander des autorisations, négocier parfois longtemps avec les villes, avec les autorités. Mais pour moi, ça fait aussi partie du projet, cette conscientisation, le fait d’expliquer à chaque commerçant, à chaque fonctionnaire, pourquoi nous faisons cela.

A. L. – Pourquoi ces actions-là, ces causes-là, plutôt que d’autres ?

A. R. – Notre approche est vraiment de prendre des problématiques planétaires et d’en faire un geste local. Par exemple, on voulait travailler sur la question des déchets, on a fait le projet Parc industriel. (Il s’agissait d’un faux site archéologique en l’an 3541, installé au coin des rues Sherbrooke et Clark sur les ruines d’une église, à Montréal. Des îlots formés de déchets assemblés en installation accueillaient des conférences données par des spécialistes et plusieurs prestations d’artistes engagés.)

Mais c’est surtout un acte de création. Il y a ce moment où l’on se dit « ah oui ! cette idée-là, ce site-là ! » On attend de « voir » le projet. Et il y a des périodes plus prolifiques que d’autres.

A. L. – Qu’est-ce qui est le plus difficile ?

A. R. – Ça a juste été de le faire. Surtout au début. Ce n’était pas forcément reconnu, au départ, que c’était de l’art. Avec le temps, le plus difficile c’est de garder la flamme, même si le monde ne change pas aussi vite que tu le voudrais. Mais en même temps, je continue parce que je sens que je ne pourrais pas faire autre chose que de continuer mon combat, de toujours trouver des façons différentes d’en parler, pour que le changement se poursuive.

A. L. – Selon toi, qu’est-ce qui nous manque, comme société, pour que les changements s’opèrent ?

A. R. – Le respect de la vie. C’est comme si on avait perdu le sens de pourquoi on est ici, sur cette planète, dotés d’une intelligence fabuleuse. Je trouve que le mur qui empêche les changements est en nous-mêmes. Pour faire tomber ce mur, il faudra retrouver l’amour du territoire, l’appartenance. Pour pouvoir respecter ce qui est autour de nous, nous avons besoin de ce lien d’attachement. Tout s’est beaucoup effrité. Cet amour du territoire ne peut se rebâtir qu’avec l’amour que nous avons reçu, que nous recevons.

L’artiste et sociologue Guy Sioui Durand disait : « Artistes actuels – au sens d’art en actes –, ATSA poursuit cette lignée de rêveurs porteurs d’espoir pour nous tous2. » Et vraiment, la flamme qui les porte est encore si vivante qu’elle donne envie d’allumer de nouveaux feux.

L’exposition CHANGE de l’ATSA est présentée jusqu’au 16 mars au centre d’artistes Vaste et Vague, à Carleton-sur-Mer.

1. Pour connaître les différentes réalisations de l’ATSA et découvrir le projet CHANGE : www.atsa.qc.ca.

2. Guy Sioui Durand, « Esthétiser la révolte » dans ATSA : Quand l’art passe à l’action, 2008, 142 p.

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