Politique

Un appel aux activistes et aux intellectuels à s’engager avec le mouvement des indignés, Victoria (Colombie-Britannique)1

Par Noah Ross le 2012/01
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Politique

Un appel aux activistes et aux intellectuels à s’engager avec le mouvement des indignés, Victoria (Colombie-Britannique)1

Par Noah Ross le 2012/01

Depuis que je suis un intellectuel et un activiste, j’ai parlé avec de nombreux types de gens – d’autres activistes, des travailleurs à la pièce, des hippies, des politiciens, des punks, des fermiers, des enseignants, des universitaires, etc. – de différents enjeux qui affectent la société canadienne. Nous avons discuté d’une myriade de problèmes systémiques : entre autres, des systèmes politiques autoritaires, des injustices économiques, des différentes formes de colonialisme et de patriarcat, du réchauffement climatique, de la désincarnation de la vie par la médiation technologique de nos expériences, ainsi que de leurs manifestations locales nombreuses.

Nous, qui faisons preuve d’une certaine sensibilité sociétale, savons que de sérieux problèmes existent. Par contre, en dépit du mécontentement que nous ressentons, nous savons que la plupart d’entre nous souscrivent également d’une façon ou d’une autre aux systèmes d’oppression sociale, économique et écologique qui sont les marques de commerce de notre société : la plupart des gens écoutent la télévision, achètent au Wal-Mart, mangent de la viande transformée en usine, achètent des vêtements produits dans des ateliers clandestins, etc.

Aujourd’hui, alors que nous observons et prenons part à la propagation du mouvement des indignés à travers le monde, il semble qu’une incroyable opportunité se présente à nous. L’avarice et l’opulence du 1% des plus nantis ont mené à une augmentation du mécontentement populaire. Une partie de plus en plus importante de la population exprime sa colère devant les différentes formes d’injustice et d’oppression qui définissent nos sociétés. L’attrait manifeste de certains slogans comme « Nous sommes les 99 % » est sans précédent dans les 20 années durant lesquelles j’ai été politiquement conscientisé.

À Victoria, une marche a réuni le 15 octobre dernier plus de 1000 personnes malgré une publicité locale minimale, et le journal corporatif local, le Times Colonist, a rapporté contre toute attente dans ses pages l’événement adéquatement. Le Service de police de Victoria a cédé aux pressions locales et au mouvement global, et a permis aux campeurs de s’installer sans les harceler au Centennial Square devant l’hôtel de ville. Des personnes de milieux variés sont écœurées d’être escroqués par le milieu financier et s’en indignent de plus en plus.

Cependant, pour plusieurs d’entre nous, l’émergence du mouvement des indignés et notre participation personnelle en son sein ont été causes de frustrations. Plusieurs d’entre nous avons observé la perpétuation des conceptions coloniales par différents intervenants, comme le nom « Occupy » le démontre lui-même de façon flagrante (pourquoi essayons-nous d’occuper des territoires autochtones qui n’ont pas été cédés?). Nous avons également été témoins du mépris pour certaines personnes par d’autres, les plus démunis présents au sein ou en marge du mouvement, ainsi que du renforcement de certains comportements patriarcaux. Comme l’a mentionné l’activiste autochtone Rose Henry lors d’une intervention à l’Assemblée législative de la Colombie-Britannique le 15 octobre, ce type de comportements à l’intérieur d’un mouvement qui se veut progressif est honteux et a pour résultat la perpétuation dans la société des valeurs mêmes contre lesquelles nous travaillons.

Plusieurs frustrations surgissent des difficultés pratiques que pose la collaboration de personnes de convictions diverses et multiples. Il est parfois inconfortable de se tenir aux côtés de quelqu’un pour qui les problèmes qui affectent la société ne se réduisent qu’à un manque de liberté individuelle, ou encore aux côtés des tenants de la théorie conspirationniste des chemtrails, soutenant que nos comportements sont manipulés chimiquement par le gouvernement. De plus, la participation au processus démocratique des assemblées générales est extrêmement frustrante. Les assemblées à Victoria ont été compromises par des personnes qui se sont imposées en prenant beaucoup trop d’espace personnel, s’exprimant sans respecter les tours de parole et s’emportant sans soulever les enjeux spécifiques en cours de discussion par des interventions interminables.

Mon propre engagement en tant que membre du comité des finances de l’Assemblée populaire de Victoria (le mouvement des indignés de Victoria) m’a permis d’expérimenter ces frustrations. Il a été très difficile de faire approuver toute proposition par l’Assemblée générale. Après cinq jours, nous n’avions toujours pas ouvert un compte bancaire. De même, aucune discussion sur des propositions concrètes quant à l’argent recueillis jusqu’alors (1100$ en dons non sollicités) n’a eu lieu. En tant que membres du comité des finances, nous avons été critiqués sur plusieurs points, y compris sur notre rapport au gouvernement fédéral et sur notre valorisation de l’argent par opposition à l’amour, et plusieurs membres de l’Assemblée générale ne nous faisaient pas confiance et restaient généralement méfiants à notre égard. Lorsque le comité des finances a finalement réussi à élaborer une proposition et à la soumettre à l’Assemblée, de nouvelles préoccupations se sont ajoutées qui ont nécessité que nous repensions notre proposition sous de nouvelles perspectives.

Aussi difficile que cela a pu être, essayer d’élaborer une structure financière rigoureuse et transparente a constitué une importante expérience d’apprentissage coopératif. Cette expérience a aussi démontré comment l’apprentissage des procédés démocratiques communautaires est en lui-même un processus inconfortable et frustrant à l’intérieur duquel nous devions dialoguer avec des personnes différentes de nous, dû au fait qu’ils possédaient des valeurs différentes et souvent conflictuelles aux nôtres.

Malgré cet inconfort et ces difficultés, il est impératif pour nous qui sommes critiques de la société de nous engager avec ces personnes dans l’espace de contestation du mouvement des indignés, plutôt que de nous retirer dans des tours d’ivoire morales et intellectuelles sous prétexte que les masses se trompent encore. Cette manière de nous retirer, accessible seulement aux personnes qui bénéficient d’une certaine éducation ou d’une certaine culture, ne sont pas des espaces particulièrement démocratiques. Au contraire, ils constituent des espaces à l’intérieur desquels ceux qui y sont déjà présents instruisent ceux qui ne parlent pas les discours qui y ont cours ou n’incarnent pas les pratiques qui leur correspondent.

En tant qu’activistes et intellectuels, nous devons entrer à l’intérieur de l’espace du mouvement des indignés et nous engager politiquement pour influencer autrui à défendre nos convictions et suivre les pratiques démocratiques que nous valorisons, aussi inconfortable le processus puisse être. Le mouvement constitue un des rares espaces sociaux à l’intérieur desquels différentes personnes sont ouvertes à la discussion de nouvelles solutions, à de nouvelles manières de pensée. Comme tel, le mouvement constitue un espace démocratique, même si le cadre à l’intérieur duquel il s’aménage est hautement problématique, comme des activistes de perspectives anticoloniales et antiracistes l’ont souligné avec force.

Si nous n’avons pas le courage ou l’audace de nous exprimer à l’intérieur de cet espace de mécontentement émergeant qu’est le mouvement des indignés alors d’autres vont y entrer et parler à notre place. Comme l’activiste Grace Lee Boggs l’a mentionné : « La lutte à venir est une lutte politique pour prendre le pouvoir des mains de quelques puissants pour le remettre dans les mains de la multitude. Mais pour pouvoir remettre ce pouvoir à la multitude, il sera nécessaire pour la multitude de non seulement combattre ces puissants, mais de laisser également libre cours aux luttes intestines. »

Cela signifie que nous sommes appelés par le mouvement des indignés, au sein de la gauche radicale, à partager nos vues anticapitalistes et antiautoritaires ainsi qu’à expliquer comment la résistance à l’exploitation financière et aux autres maux qui affectent notre société doit être centrée sur l’articulation nécessaire des systèmes d’oppression. Ces différentes vues seront davantage entendues aujourd’hui qu’à n’importe quel autre moment de l’histoire récente. Ceux d’entre nous qui avons certaines connaissances du procédé consensuel, des relations médiatiques, de l’animation de groupe, des stratégies de sensibilisation de masse, de la construction de structures semi-permanentes pour se protéger des intempéries et de tout autre savoir-faire susceptible d’être utile à la construction d’un mouvement populaire, aménagé autour d’assemblées populaires, de la résistance à l’exploitation financière par les élites et de l’occupation des espaces publiques, doivent partager et transmettre ces compétences faute de quoi le mouvement émergeant en souffrira.

Le processus de partage et de construction du mouvement sera frustrant, en particulier pour les personnes qui ont déjà été victimes d’oppression. Néanmoins, si nous voulons véritablement exprimer notre mécontentement et changer la société de façon positive, nous devons nous présenter à ces espaces politiques publiques et penser, agir et s’organiser à l’intérieur de ces espaces.

Noah Ross a obtenu une maîtrise en science politique de l’Université de Victoria et travaille maintenant comme adjoint à l’édition pour Polestar Calendars, une maison d’édition indépendante située dans une localité rurale de Colombie-Britannique. Il continue sa réflexion pour la construction d’économies alternatives en appui aux communautés radicales.

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Note:

1. Le terme « indignés » traduit dans le présent texte l’expression anglaise « Occupy movement ».

2. Le texte original a été publié sur le blogue Canadian Dimension.

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