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Regard sur le mouvement des indignés

Par Rémy Gagnon le 2012/01
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Regard sur le mouvement des indignés

Par Rémy Gagnon le 2012/01

Occuper un territoire, c’est peut-être aussi, et même davantage, s’occuper du territoire. C’est, du moins, ainsi que j’aimerais comprendre le mouvement planétaire des indignés. On s’occupe d’un territoire soit parce qu’il nous accueille, soit parce qu’il est menacé ou encore parce qu’il est à définir. Or le territoire dont on parle, qu’il soit physique ou imaginaire, est nécessairement un espace politique à redéfinir et qui, pour peu qu’on l’estime encore, est bien aussi celui qui devrait nous accueillir. Ce qui s’est déroulé sur ces territoires occupés à travers le monde n’est donc peut-être qu’un désir renouvelé de s’occuper de l’espace politique, de ces lieux, mondialisés ou non, laissés à l’abandon, sinon à la merci des technocrates.

Les indignés ont rappelé l’urgence de réapprendre à habiter notre territoire. Ils ont fait appel à une nouvelle narration du monde, pour reprendre Riccardo Petrella, à une nouvelle représentation du territoire, à une nouvelle manière de concevoir l’occupation du territoire politique.

D’aucuns pourraient espérer que le mouvement des indignés débouche sur une véritable théorie normative du changement social, sur un projet capable de neutraliser ce que j’appellerai ici, à la suite de Zaki Laïdi, l’imaginaire de l’effacement. Dans la mesure où la mondialisation recouvre l’ensemble des processus de socialisation (l’économie, l’éducation, la culture, le travail), tout projet de société, de vivre-ensemble, se retrouve subsumé dans cet imaginaire qui efface les finalités, qu’elles soient d’ordre politique (les frontières), économique (les marchés), social (les différences), philosophique ou spirituel (la mort).

C’est en partie contre cet imaginaire de la mondialisation que s’élèvent les indignés, contre notre incapacité de s’occuper du territoire politique, de penser la finalité de notre vie, des collectivités, des sociétés et du monde.

L’imaginaire de l’effacement est une représentation du monde qui a du mordant. Il radicalise une rupture, un changement qui annonce la fin des utopies (des projets) et l’avènement de la culture de l’instantané. J’oserais dire que l’imaginaire de l’effacement est révolutionnaire, d’abord par la radicalisation du changement qu’il opère dans le sens de l’uniformisation du monde, des mots d’ordre, des priorités et des modalités d’action. Mais encore parce qu’il procède par dématérialisation, par la suppression des frontières et par la transmutation de la structure même des sociétés industrialisées qu’il produit – sociétés qui passent graduellement d’un ordre bourgeois déterminé par une structure de classes à un ordre désarticulé et apolitique, c’est-à-dire où le politique (et incidemment l’État) ne serait plus le lieu privilégié de régulation, ni même de délibération sur les affaires de la cité.

Comment faire en sorte de rétablir un ordre politique orienté vers le projet (et non son effacement), vers le changement véritable, alors que les mouvements progressistes ont perdu l’initiative du changement ? Comment, en somme, réussir à soumettre les enjeux de la mondialisation à l’arbitrage nécessaire du politique ? En s’occupant du territoire, le mouvement des indignés nous a peut-être montré comment développer une approche concurrente du changement qui sert, en priorité, la cause de la sphère publique, de ce territoire politique biffé par la mondialisation. Anthony Giddens insistait déjà dans un article paru dans le Financial Times, il y a de cela quelques années, sur l’importance de défendre rigoureusement la sphère publique au nom du bien et de l’intérêt publics.

Il y a certainement là une prescription d’intérêt pour l’élaboration d’une théorie du changement social, du moins si l’on admet, à la manière des indignés, que la sphère publique peut redevenir le centre de toutes les initiatives politiques, économiques et sociales. La sphère publique habitée de citoyens, de mouvements sociaux et d’entrepreneurs contient, en soi, tout ce qu’il faut d’expériences vécues pour que s’élabore une approche du changement social basée sur le capital humain.

À n’en point douter, le territoire politique est en mutation depuis une vingtaine d’années, mais il faut s’assurer que les mouvements qui provoquent les changements soient accompagnés par une paideia active, un véritable programme d’éducation politique qui mette l’accent sur l’autonomie et la responsabilisation citoyenne.

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