Qui en veut à nos terres 
et à notre peau ?

Il y 10 ans, le 1er décembre, à Saint-Germain-de-Kamouraska : 
l’Union paysanne naissait !

Qui en veut à nos terres 
et à notre peau ?

23 janvier 2012 par 

Ce ne sont pas les Chinois qui menacent nos terres agricoles et notre sécurité alimentaire, même pas vraiment non plus l’étalement urbain : ce sont les intégrateurs et tous ceux qui transforment nos terres nourricières et nos productions agricoles en parcs industriels intégrés aux opérations des multinationales de l’alimentation, comme Cargill, Monsanto, General Food, Nestlée, Dupont-Pioneer, Unilever, Walmart, McDo, Shur-Gain, ou, plus près de nous, la Coop fédérée, du Breton et autres. L’opération est déjà très avancée. Sans trop qu’on s’en rende compte, au cours des 30 dernières années, nous avons été en grande partie dépossédés de notre nourriture et de nos terres. Nous sommes passés au Québec d’un taux de 80 % à 30 % d’autosuffisance alimentaire depuis 1985. Ce sont les autres qui nous nourrissent désormais. Les multinationales de l’agroalimentaire ont fait main-basse sur l’agriculture locale et l’alimentation des populations ici comme partout dans le monde, en campagne aussi bien qu’en ville.

Il y a eu 10 ans le 1er décembre dernier, l’Union paysanne fut la première à sonner l’alarme publiquement et à proposer aux agriculteurs et aux citoyens de se regrouper pour relancer une agriculture de proximité, de nature, d’occupation du territoire, de pays. L’avènement des ententes de libre-échange au début des années 90 avait entraîné nos dirigeants agricoles et politiques dans une course écervelée pour la conquête des marchés. En quelques années, tous les investissements et toutes les lois agricoles n’ont eu qu’un but : accélérer la concentration des entreprises agricoles et l’exportation. Il fallait « voir grand », selon la formule ridicule de Lucien Bouchard au terme du fameux rendez-vous des décideurs en agriculture de Saint-Hyacinthe en 1998. Le développement irréfléchi des porcheries industrielles demeure à jamais le symbole de cette folie collective, avec des milliers de cours d’eau en surplus de phosphore en raison des épandages de lisier et des milliers de fermes en faillite technique qui grugent près d’un demi-milliard de compensations par année. Car la lune de miel annoncée par Laurent Pellerin, le président de l’Union des producteurs de l’époque, fut de courte durée, face à la poussée des Américains et des pays émergents du sud et de l’est qui produisent à meilleur coût que nous.

Devant l’échec de la conquête des marchés pour la grande majorité des agriculteurs autonomes et la montée rapide des intégrateurs, la commission Pronovost a repris l’analyse et le cri d’alarme lancé par l’Union paysanne. Son rapport a clairement démontré qu’à moins d’un virage majeur vers une agriculture diversifiée, multifonctionnelle, de plus-value, de proximité et d’occupation du territoire, seuls les intégrateurs et les fermiers sous intégration survivront à la conquête des marchés mondiaux. Déjà, plus de 80 % de l’alimentation des Québécois provient des supermarchés où à peine 30 % des produits proviennent du Québec, moins de 5 % de producteurs locaux, moins de 2 % de producteurs biologiques. Notre agriculture est déjà si marginalisée que Jacques Proulx affirmait un jour qu’elle pourrait disparaître sans que personne ne s’en rende compte au Québec.

Depuis le rapport Pronovost, le gouvernement s’est contenté jusqu’ici de réformes et de programmes périphériques à petit budget, mais il refuse toujours de s’attaquer aux réformes structurelles proposées par Pronovost par peur de se confronter à l’Union des producteurs agricoles qui s’y oppose fermement. L’Union paysanne est encore une référence dans la conscience populaire, mais elle est loin d’avoir maintenu l’élan initial et constitué la force collective requise pour faire contrepoids à l’agro-industrie qui a investi la place de toutes parts. Le mouvement biologique, le terroir et l’agriculture soutenue par la communauté demeurent eux aussi des réalités marginales, trop souvent confinées à des réseaux de créneau et à des objectifs plus personnels que politiques.

L’urgence n’a jamais été aussi grande de regrouper les forces vives de notre société et de notre agriculture pour sauver ce qui reste d’un secteur dont dépendent largement notre santé, notre environnement, nos campagnes et notre rapport au territoire. Et la menace, répétons-le, ne vient pas des Chinois ni de la ville, mais du supermarché où nous faisons notre épicerie et des intégrateurs invisibles qui sont cachés derrière d’ex-agriculteurs et d’ex-épiciers.

Faudrait-il refonder l’Union paysanne, et si oui, les artisans de la nouvelle agriculture et de l’alimentation responsable seront-ils au rendez-vous pour de bon cette fois-ci ?

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