Le combat de Baillargeon 
pour une université publique

Le combat de Baillargeon 
pour une université publique

23 janvier 2012 par 

On a pu connaître Normand Baillargeon par divers moyens : théoricien et promoteur de l’anarchisme (L’ordre moins le pouvoir, 2001), vulgarisateur et pédagogue (Petit cours d’autodéfense intellectuelle, 2005), ou adversaire de la plus récente réforme de l’éducation au Québec (Contre la réforme, 2009). Certains se souviendront peut-être aussi de son appel lancé dans la revue À bâbord ! avec Jacques Pelletier pour des états généraux sur l’université (no 26, octobre-novembre 2008). Je ne suis pas une PME. Plaidoyer pour une université publique (Éditions Poètes de brousse, 2011) continue cette dernière réflexion pour celui qui a quitté récemment son poste de professeur au département d’éducation de l’Université du Québec à Montréal. Reprenant la tension dans laquelle l’université moderne a été instituée par Humboldt au XIXe siècle – entre l’enseignement et la recherche –, Baillargeon la compare à l’aune d’une deuxième : les exigences de la vie de l’esprit et la nécessité que l’université puisse être « rentable », à défaut de quoi elle serait simplement parasitaire.

On lira chez l’auteur un sérieux questionnement sur les problèmes que vivent les professeurs et sur leur choix difficile pour rester intègres (participer ou pas à un système qui dévalorise l’enseignement et aliène la recherche à des intérêts financiers extérieurs). À bien des égards, le livre peut se lire parallèlement à Université Inc.1 L’ouvrage de Martin et Ouellet arrivait bien à expliquer l’enjeu plus spécifique de la hausse des frais de scolarité à partir d’une recherche plus globale sur les problèmes (parfois prétextés) des études postsecondaires. Les auteurs restaient toutefois plutôt silencieux sur les facteurs internes (rôles des acteurs, notamment) qui nous ont conduits à la situation dans laquelle nous nous trouvons. Baillargeon offre le regard de celui qui a délibérément choisi de quitter l’université à cause de cette tendance qu’ont aujourd’hui les professeurs (ou simplement « chercheurs ») à se définir telles de petites PME en concurrence, plus à la recherche de subventions que de connaissances réelles (ce que Baillargeon appelle l’« ennemi intérieur », servant de courroie de relais à tout un appareil économique : l’« ennemi extérieur »). Ce système veut faire du premier cycle universitaire une machine à diplôme à rabais et des cycles supérieurs un sous-traitant de sa division recherche et développement pour l’entreprise privée, financés par les fonds publics. D’où une grande partie de ses problèmes dont certains peuvent avoir des conséquences graves. Le cas de Nancy Olivieri, professeure et clinicienne à Toronto, est tristement exemplaire : la chercheuse menait des recherches sur les effets secondaires d’un médicament, recherches financées par la compagnie pharmaceutique qui les fabriquait. Ses conclusions critiques ont été interdits de publication, sa réputation attaquée par la compagnie (Apotex), et la chercheuse n’a jamais été défendue ni par l’hôpital qui l’embauchait ni par l’université. C’est un cas extrême, mais pas du tout unique : il existerait des dizaines de cas similaires, où les travaux, ne répondant pas aux objectifs des entreprises privées, sont soit ignorés, soit dépréciés. On ne mord pas la main qui nourrit, et les chercheurs qui veulent participer à ce système intériorisent très bien le discours qui fait l’affaire des bailleurs de fonds.

Mais cet apport important à cette réflexion possède ses défauts : c’est une chose de parler de l’idéologie dominante dans les différents départements de l’université, c’en est une autre de critiquer trop rapidement les avenues de recherche de ses ex-collègues, et ici Baillargeon pèche par subjectivisme. Pas du tout du sien – il ne s’agit pas de s’interdire de parler d’une situation dans laquelle on se trouve, de son propre point de vue, de parler de sa propre perspective, mais cela n’impliquera jamais de pouvoir supposer un biais chez tous les autres chercheurs autre que soi. Il faudra bien un jour se mettre au clair avec l’idéologie dominante des chercheurs qui participent bon gré mal gré au système actuel de la recherche financée, et comprendre pourquoi tel ou tel réussit à sortir de ce discours social pour refléter un malaise que tout le monde ressent, à commencer par ceux qui sont financés grassement par l’industrie. On appréciera finalement dans ce livre les trois séries de propositions de l’auteur qui permettent de stimuler le débat ; je les reformule en questions : 1) Comment lutter de l’intérieur contre ce système ? 2) Comment repenser socialement le rôle de l’université ? Et maintenant que le diagnostic est clair : 3) Pourquoi ne pas penser fonder une institution indépendante, libre, populaire et nouvelle ? Cette dernière proposition – assez excessive, d’un certain point de vue – est peut-être aussi celle qui, selon l’auteur, sera la plus en mesure de régénérer l’institution universitaire actuelle.

1. Voir du même auteur « Déconstruire les mythes sur la hausse des droits de scolarité comme tâche intellectuelle », Le Mouton NOIR, Vol XVII, no 2, novembre-décembre 2011.

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